jeudi 24 décembre 2009

De Grandes Espérances (1861)

Dickens reste intimement lié à l’esprit de Noël et à ses enchantements. D’ailleurs Hollywood ne s’y est pas trompé en adaptant pour cette fin d’année «Un chant de Noël » sous le titre «Le drôle de Noël de Scrooge»
De la lecture lointaine d’un des romans de la maturité de Charles Dickens « De grandes espérances » me sont restés à jamais gravés en mémoire deux personnages qui joueront l’un et l’autre un rôle crucial dans la vie du narrateur le jeune Pip : celui du bagnard évadé Magwitch qui ouvre les premières pages du roman et surtout celui de Miss Havisham …
A moins que ma mémoire ne m’abuse. Car encore une fois, le cinéma à joué un rôle déterminant dans le choix de mes lectures futures. Avouons aussi, que ce soit pour Olivier Twist ou Les Grandes Espérances, les adaptations qu’en a tiré David Lean sont absolument savoureuses et très proches de l’univers littéraire de Dickens.
« Notre pays est une contrée marécageuse, située à vingt milles de la mer, près de la rivière qui y conduit en serpentant. La première impression que j'éprouvai de l'existence des choses extérieures semble m'être venue par une mémorable après-midi, froide, tirant vers le soir. A ce moment, je devinai que ce lieu glacé, envahi par les orties, était le cimetière (…) ce grand désert plat, au delà du cimetière, entrecoupé de murailles, de fossés, et de portes, avec des bestiaux qui y paissaient çà et là, se composait de marais ; que cette petite ligne de plomb plus loin était la rivière, et que cette vaste étendue, plus éloignée encore, et d'où nous venait le vent, était la mer ; et ce petit amas de chairs tremblantes effrayé de tout cela et commençant à crier, était Pip.(…)
Les marais formaient alors une longue ligne noire horizontale, la rivière formait une autre ligne un peu moins large et moins noire, les nuages, eux, formaient de longues lignes rouges et noires, entremêlées et menaçantes. Sur le bord de la rivière, je distinguais à peine les deux seuls objets noirs qui se détachaient dans toute la perspective qui s'étendait devant moi : l'un était le fanal destiné à guider les matelots, ressemblant assez à un casque sans houppe placé sur une perche, et qui était fort laid vu de près ; l'autre, un gibet, avec ses chaînes pendantes, auquel on avait jadis pendu un pirate. L'homme, qui s'avançait en boitant vers ce dernier objet, semblait être le pirate revenu à la vie, et allant se raccrocher et se reprendre lui-même. Cette pensée me donna un terrible moment de vertige ; et, en voyant les bestiaux lever leurs têtes vers lui, je me demandais s'ils ne pensaient pas comme moi. Je regardais autour de moi pour voir si je n'apercevais pas l'horrible jeune homme, je n'en vis pas la moindre trace; mais la frayeur me reprit tellement, que je courus à la maison sans m'arrêter. »
Elevé, à la mort de ses parents par sa sœur, Pip semble promis à l'existence obscure d'un jeune villageois sans fortune. Dès les premières pages, le destin de Pip bascule lorsqu'il se voit obligé d'aider un forçat évadé, Abel Magwitch, à se libérer de ses chaînes. Puis son existence est bouleversée une seconde fois quand il fait la connaissance de l'étrange Miss Havisham, qui vit recluse dans son manoir de Satis House en compagnie de sa fille adoptive, Estella, au nom prédestiné, dont la froide beauté exalte et désespère tout à la fois le jeune garçon.

Pip & Estella

Lorsqu'une série de circonstances exceptionnelles permet à Pip de recevoir l'éducation d'un gentilhomme et d'espérer entrer en possession d'une immense fortune (l'expression « grandes espérances » désigne une promesse d'héritage), le jeune homme y voit l'occasion rêvée de conquérir l'inaccessible Estella. Pip se rend donc à Londres et oublie ses anciens amis. Surtout, au fil des années, il renie le milieu modeste dont il est issu. Enfin, lorsqu'il découvre l'identité du mystérieux bienfaiteur à qui il doit tous les changements survenus dans sa vie, ses illusions s'évanouissent, de même que ses « espérances ». C'est en adulte, formé par l'expérience, qu'il reprend le chemin de son village et de Satis House.

Pip & Miss Havisham Le thème du temps, peut-être plus qu'ailleurs dans l'univers romanesque de Dickens, intervient constamment au long du récit. Il est symbolisé d'abord par le personnage de Magwitch, le forçat évadé qui vient réclamer justice, mais aussi, d'une manière spectaculaire, par l'omniprésence de Miss Havisham, l'éternelle fiancée éternellement vêtue de sa robe de mariée, qui arrêta jadis toutes les horloges de sa demeure et appartient désormais aux grands mythes populaires de la littérature britannique.

"J'entrai donc, et je me trouvai dans une chambre assez vaste, éclairée par des bougies, car pas le moindre rayon de soleil n'y pénétrait. C'était un cabinet de toilette, à en juger par les meubles, quoique la forme et l'usage de la plupart d'entre eux me fussent inconnus ; mais je remarquai surtout une table drapée, surmontée d'un miroir doré, que je pensai, à première vue devoir être la toilette d'une grande dame. Je n'aurais peut-être pas fait cette réflexion sitôt, si dès en entrant, je n'avais vu, en effet, une belle dame assise à cette toilette, mais je ne saurais le dire. Dans un fauteuil, le coude appuyé sur cette table et la tête penchée sur sa main, était assise la femme la plus singulière que j'eusse jamais vue et que je verrai jamais. Elle portait de riches atours, dentelles, satins et soies, le tout blanc ; ses souliers mêmes étaient blancs. Un long voile blanc tombait de ses cheveux ; elle avait sur la tête une couronne de mariée ; mais ses cheveux étaient tout blancs. De beaux diamants étincelaient à ses mains et autour de son cou et quelques autres étaient restés sur la table. Des habits moins somptueux que ceux qu'elle portait étaient à demi sortis d'un coffre et éparpillés alentour. Elle n'avait pas entièrement terminé sa toilette, car elle n'avait chaussé qu'un soulier ; l'autre était sur la table près de sa main, son voile n'était posé qu'à demi ; elle n'avait encore ni sa montre ni sa chaîne, et quelques dentelles, qui devaient orner son sein, étaient avec ses bijoux, son mouchoir, ses gants, quelques fleurs et un livre de prières, confusément entassées autour du miroir. Ce ne fut pas dans le premier moment que je vis toutes ces choses, quoique j'en visse plus au premier abord qu'on ne pourrait le supposer. Mais je vis bien vite que tout ce qui me paraissait d'une blancheur extrême, ne l'était plus depuis longtemps ; cela avait perdu tout son lustre, et était fané et jauni. Je vis que dans sa robe nuptiale, la fiancée était flétrie, comme ses vêtements, comme ses fleurs, et qu'elle n'avait conservé rien de brillant que ses yeux caves. On voyait que ces vêtements avaient autrefois recouvert les formes gracieuses d'une jeune femme, et que le corps sur lequel ils flottaient maintenant s'était réduit, et n'avait plus que la peau et les os. J'avais vu autrefois à la foire une figure de cire représentant je ne sais plus quel personnage impassible, exposé après sa mort. Dans une autre occasion, j'avais été voir, à la vieille église de nos marais, un squelette couvert de riches vêtements qu'on venait de découvrir sous le pavé de l'église. En ce moment, la figure de cire et le squelette me semblaient avoir des yeux noirs qu'ils remuaient en me regardant. J'aurais crié si j'avais pu."