jeudi 26 avril 2012

Souvenirs souvenirs (1960)






1960 L’horizon s’éclaircit. Devant moi s’annonce la décennie prodigieuse qui allait me voir grandir. Pour la seule année 1960, citons pêle-mêle : la création du "nouveau franc "; les débuts sur scène des Beatles et de Johnny Hallyday; le lancement du paquebot "France". Le reste : les révolutions culturelles, politiques, on s’en fout., enfin aussi à huit ans c’est un peu normal. Les Français d'alors travaillaient beaucoup et vivaient chichement. En 1962, un ouvrier gagnait en moyenne 580 francs par mois (90 euros), quand un transistor bon marché en vaut 245. La voiture, le téléphone, la télévision sont des luxes de nantis. Le Français moyen n'a ni salle de bains ni machine à laver.




















Dalida est en tête de tous les suffrages devant les Compagnons de la chanson, Gilbert Becaud et Bob Azzam avec fais moi du couscous chérie laisse augurer la fin de la guerre d’Algérie.







Pourtant, Selon les grands spécialistes de l’époque du Yéyé échapper au phénomène Johnny Dans les années 60 relevait de l’impossible dans les milieux populaires. Porté par la vague rock émanant des Etats-Unis il s’est d’emblée imposé en France comme l’idole des jeunes. En décembre 1959 le directeur artistique de chez Vogue. lui propose de signer un contrat et à 16 ans Johnny Hallyday sort son premier 45T, «Laisse les filles» et «T’aimer follement» dès janvier 1960. Mais c’est avec le titre «Souvenirs, souvenirs» que Johnny est véritablement lancé en juin 1960 et emballe les foules à chacun de ses concerts, provoquant l’hystérie, que ce soit au Golf Drouot ou à l’Olympia. Fin 1960 j’avais pour ma part huit ans. Le CE du Bronze Industriel organisa un week-end de ski à Morzine. Il y eut lors de se séjour un concours de luge auquel j’ai participé installé sur le dos de Papa, allongé sur cet instrument de torture difficilement maniable dans les virages. J’y ai gagné un minuscule piolet montagnard qui faisait office de stylo et Papa des contractures abdominales. Le retour s’est effectué en car et de nuit. En m ‘endormant la tête sur les genoux de Papa, j’ai le souvenir de cette chanson de Johnny qu’avait capté des jeunes sur leur transistor.







Hiver 1960 Papou au ski avec son papa

dimanche 22 avril 2012

Gavroche et l'éléphant de la Bastille (2)


Ils reprirent la direction de la Bastille. (...)
Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main. (...)



"Il y a vingt ans, on voyait encore dans l’angle sud-est de la place de la Bastille, près de la gare du canal creusée dans l’ancien fossé de la prison-citadelle, un monument bizarre qui s’est effacé déjà de la mémoire des parisiens, et qui méritait d’y laisser quelque trace, car c’était une pensée du «membre de l’Institut, général en chef de l’armée d’Egypte».

Nous disons monument, quoique ce ne fût qu’une maquette. Mais cette maquette elle-même, ébauche prodigieuse, cadavre grandiose d’une idée de Napoléon que deux ou trois coups de vent successifs avaient emportée et jetée à chaque fois plus loin de nous, était devenue historique, et avait pris je ne sais quoi de définitif qui contrastait avec son aspect provisoire. C’était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds pareils à des colonnes faisaient la nuit sur le ciel étoilé une silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait dire. C’était une sorte de symbole de la force populaire. C’était sombre, énigmatique et immense. C’était on ne sait quel fantôme puissant visible et debout à côté du spectre invisible de la Bastille.

Peu d’étrangers visitaient cet édifice, aucun passant ne le regardait. Il tombait en ruine; à chaque saison des plâtras qui se détachaient de ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. « Les édiles», comme on dit en patois élégant, l’avaient oublié depuis 1814. Il était là dans son coin, morne, malade, croulant, entouré d’une palissade pourrie souillée à chaque instant par des cochers ivres; des crevasses lui lézardaient le ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui poussaient entre les jambes; et comme le niveau de la place s’élevait depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il était dans un creux et il semblait que la terre s’enfonçât sous lui. Il était immonde, méprisé, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mélancolique aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d’une ordure qu’on va balayer et quelque chose d’une majesté qu’on va décapiter.

Comme nous l’avons dit, la nuit l’aspect changeait. La nuit est le véritable milieu de tout ce qui est ombre. Dès que tombait le crépuscule, le vieil éléphant se transfigurait; il prenait une figure tranquille et redoutable dans la formidable sérénité des ténèbres. Etant du passé, il était de la nuit; et cette obscurité allait à sa grandeur.
Ce monument, rude, trapu, pesant, âpre, austère, presque difforme, mais à coup sûr majestueux et empreint d’une sorte de gravité magnifique et sauvage, a disparu pour laisser régner en paix l’espèce de poêle gigantesque, orné de son tuyau, qui a remplacé la sombre forteresse à neuf tours, à peu près comme la bourgeoisie remplace la féodalité. Il est tout simple qu’un poêle soit le symbole d’une époque dont une marmite contient la puissance. Cette époque passera, elle passe déjà; on commence à comprendre que, s’il peut y avoir de la force dans une chaudière, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau; en d’autres termes, que ce qui mène et entraîne le monde, ce ne sont pas les locomotives, ce sont les idées. Attelez les locomotives aux idées, c’est bien; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier.
Quoi qu’il en soit, pour revenir à la place de la Bastille, l’architecte de l’éléphant avec du plâtre était parvenu à faire du grand; l’architecte du tuyau de poêle a réussi à faire du petit avec du bronze.

Ce tuyau de poêle, qu’on a baptisé d’un nom sonore et nommé la colonne de Juillet, ce monument manqué d’une révolution avortée, était encore enveloppé en 1832 d’une immense chemise en charpente que nous regrettons pour notre part, et d’un vaste enclos en planches, qui achevait d’isoler l’éléphant.

Ce fut vers ce coin de la place, à peine éclairé du reflet d’un réverbère éloigné, que le gamin dirigea les deux «mômes».

Qu’on nous permette de nous interrompre ici et de rappeler que nous sommes dans la simple réalité, et qu’il y a vingt ans les tribunaux correctionnels eurent à juger, sous prévention de vagabondage et de bris d’un monument public, un enfant qui avait été surpris couché dans l’intérieur même de l’éléphant de la Bastille.
Ce fait constaté, nous continuons.
En arrivant près du colosse, Gavroche comprit l’effet que l’infiniment grand peut produire sur l’infiniment petit, et dit :
– Moutards! n’ayez pas peur.
Puis il entra par une lacune de la palissade dans l’enceinte de l’éléphant et aida les mômes à enjamber la brèche. Les deux enfants, un peu effrayés, suivaient sans dire mot Gavroche et se confiaient à cette petite providence en guenilles qui leur avait donné du pain et leur avait promis un gîte.
Il y avait là, couchée le long de la palissade, une échelle qui servait le jour aux ouvriers du chantier voisin. Gavroche la souleva avec une singulière vigueur, et l’appliqua contre une des jambes de devant de l’éléphant. Vers le point où l’échelle allait aboutir, on distinguait une espèce de trou noir dans le ventre du colosse. (...)

(Gavroche) étreignit le pied rugueux de l’éléphant, et en un clin d’œil, sans daigner se servir de l’échelle, il arriva à la crevasse. Il y entra comme une couleuvre qui se glisse dans une fente, il s’y enfonça, et un moment après les deux enfants virent vaguement apparaître, comme une forme blanchâtre et blafarde, sa tête pâle au bord du trou plein de ténèbres.

– Eh bien, cria-t-il, montez donc, les momignards! vous allez voir comme on est bien! – Monte, toi! dit-il à l’aîné, je te tends la main.

Les petits se poussèrent de l’épaule, le gamin leur faisait peur et les rassurait à la fois, et puis il pleuvait bien fort. L’aîné se risqua. Le plus jeune, en voyant monter son frère et lui resté tout seul entre les pattes de cette grosse bête, avait bien envie de pleurer, mais il n’osait.

L’aîné gravissait, tout en chancelant, les barreaux de l’échelle; Gavroche, chemin faisant, l’encourageait par des exclamations de maître d’armes à ses écoliers ou de muletier à ses mules. (...)

– Les mioches, vous êtes chez moi.

Gavroche était en effet chez lui. (...)

Le trou par où Gavroche était entré était une brèche à peine visible du dehors, cachée qu’elle était, nous l’avons dit, sous le ventre de l’éléphant, et si étroite qu’il n’y avait guère que des chats et des mômes qui pussent y passer.
– Commençons, dit Gavroche, par dire au portier que nous n’y sommes pas.

Et plongeant dans l’obscurité avec certitude comme quelqu’un qui connaît son appartement, il prit une planche et en boucha le trou.
Gavroche replongea dans l’obscurité. Les enfants entendirent le reniflement de l’allumette plongée dans la bouteille phosphorique. L’allumette chimique n’existait pas encore; le briquet Fumade représentait à cette époque le progrès.

Une clarté subite leur fit cligner les yeux; Gavroche venait d’allumer un de ces bouts de ficelle trempés dans la résine qu’on appelle rats de cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu’il n’éclairait, rendait confusément visible le dedans de l’éléphant.

Les deux hôtes de Gavroche regardèrent autour d’eux et éprouvèrent quelque chose de pareil à ce qu’éprouverait quelqu’un qui serait enfermé dans la grosse tonne de Heidelberg, ou mieux encore, à ce que dut éprouver Jonas dans le ventre biblique de la baleine. Tout un squelette gigantesque leur apparaissait et les enveloppait. En haut, une longue poutre brune d’où partaient de distance en distance de massives membrures cintrées figurait la colonne vertébrale avec les côtes, des stalactites de plâtre y pendaient comme des viscères, et d’une côte à l’autre de vastes toiles d’araignée faisaient des diaphragmes poudreux. On voyait çà et là dans les coins de grosses taches noirâtres qui avaient l’air de vivre et qui se déplaçaient rapidement avec un mouvement brusque et effaré. (...)

Trois échalas assez longs, enfoncés et consolidés dans les gravois du sol, c’est-à-dire du ventre de l’éléphant, deux en avant, un en arrière, et réunis par une corde à leur sommet, de manière à former un faisceau pyramidal. Ce faisceau supportait un treillage de fil de laiton qui était simplement posé dessus, mais artistement appliqué et maintenu par des attaches de fil de fer de sorte qu’il enveloppait entièrement les trois échalas. Un cordon de grosses pierres fixait tout autour ce treillage sur le sol de manière à ne rien laisser passer. Ce treillage n’était autre chose qu’un morceau de ces grillages de cuivre dont on revêt les volières dans les ménageries. Le lit de Gavroche était sous ce grillage comme dans une cage. L’ensemble ressemblait à une tente d’esquimau.



C’est ce grillage qui tenait lieu de rideaux.
Gavroche dérangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage par devant, les deux pans du treillage qui retombaient l’un sur l’autre s’écartèrent.
– Mômes, à quatre pattes! dit Gavroche.
Il fit entrer avec précaution ses hôtes dans la cage, puis il y entra après eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma hermétiquement l’ouverture.

Ils s’étaient étendus tous trois sur la natte.

Si petits qu’ils fussent, aucun d’eux n’eût pu se tenir debout dans l’alcôve. Gavroche avait toujours le rat de cave à sa main.
– Maintenant, dit-il, pioncez! Je vas supprimer le candélabre.
– Monsieur, demanda l’aîné des deux frères à Gavroche en montrant le grillage, qu’est-ce que c’est donc que ça?
– Ça, dit Gavroche gravement, c’est pour les rats. – Pioncez!
Cependant il se crut obligé d’ajouter quelques paroles pour l’instruction de ces êtres en bas âge, et il continua :
– C’est des choses du Jardin des plantes. Ça sert aux animaux féroces. Gniena (il y en a) plein un magasin. Gnia (il n’y a) qu’à monter par-dessus un mur, qu’à grimper par une fenêtre et qu’à passer sous une porte. On en a tant qu’on veut.
Tout en parlant, il enveloppait d’un pan de la couverture le tout petit qui murmura :
– Oh! c’est bon! c’est chaud!
Gavroche fixa un œil satisfait sur la couverture.
– C’est encore du Jardin des plantes, dit-il. J’ai pris ça aux singes.
Et montrant à l’aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort épaisse et admirablement travaillée, il ajouta :
– Ça, c’était à la girafe.
Après une pause, il poursuivit :
– Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas fâchées. Je leur ai dit : C’est pour l’éléphant.
Il fit encore un silence et reprit :
– On passe par-dessus les murs et on se fiche du gouvernement. V’là.
Les deux enfants considéraient avec un respect craintif et stupéfait cet être intrépide et inventif, vagabond comme eux, isolé comme eux, chétif comme eux, qui avait quelque chose de misérable et de tout-puissant, qui leur semblait surnaturel, et dont la physionomie se composait de toutes les grimaces d’un vieux saltimbanque mêlées au plus naïf et au plus charmant sourire.(...)

– Pioncez!

Et il souffla le lumignon.

A peine la lumière était-elle éteinte qu’un tremblement singulier commença à ébranler le treillage sous lequel les trois enfants étaient couchés. C’était une multitude de frottements sourds qui rendaient un son métallique, comme si des griffes et des dents grinçaient sur le fil de cuivre. Cela était accompagné de toutes sortes de petits cris aigus.
Le petit garçon de cinq ans, entendant ce vacarme au-dessus de sa tête et glacé d’épouvante, poussa du coude son frère aîné, mais le frère aîné «pionçait» déjà, comme Gavroche le lui avait ordonné. Alors le petit, n’en pouvant plus de peur, osa interpeller Gavroche, mais tout bas, en retenant son haleine :
– Monsieur?
– Hein? fit Gavroche qui venait de fermer les paupières.
– Qu’est-ce que c’est donc que ça?
– C’est les rats, répondit Gavroche.
Et il remit sa tête sur la natte.

Les rats en effet, qui pullulaient par milliers dans la carcasse de l’éléphant et qui étaient ces taches noires vivantes dont nous avons parlé, avaient été tenus en respect par la flamme de la bougie tant qu’elle avait brillé, mais dès que cette caverne, qui était comme leur cité, avait été rendue à la nuit, sentant là ce que le bon conteur Perrault appelle «de la chair fraîche», ils s’étaient rués en foule sur la tente de Gavroche, avaient grimpé jusqu’au sommet, et en mordaient les mailles comme s’ils cherchaient à percer cette zinzelière d’un nouveau genre.
Cependant le petit ne s’endormait pas :
- Monsieur! reprit-il.
– Hein? fit Gavroche.
– Qu’est-ce que c’est donc que les rats?
– C’est des souris.
Cette explication rassura un peu l’enfant. Il avait vu dans sa vie des souris blanches et il n’en avait pas eu peur. Pourtant il éleva encore la voix :
– Monsieur?
– Hein? refit Gavroche.
– Pourquoi n’avez-vous pas un chat?
– J’en ai eu un, répondit Gavroche, j’en ai apporté un, mais ils me l’ont mangé.
Cette seconde explication défit l’œuvre de la première, et le petit recommença à trembler. Le dialogue entre lui et Gavroche reprit pour la quatrième fois.
– Monsieur!
– Hein?
– Qui ça qui a été mangé?
– Le chat.
– Qui ça qui a mangé le chat?
– Les rats. "

Victor Hugo, les Misérables édition de la Pléiade pp 980-985

samedi 21 avril 2012

Gavroche et l'élephant de la Bastille (1)



S’il fut question, au lendemain de la Révolution française, d’élever place de la Bastille un monument commémoratif à la place de la vieille forteresse, c’est Napoléon qui opta en 1810 pour le projet d’y dresser un éléphant, dont l’Empire n’accouchera pas et auquel on préférera une colonne « des immortelles journées » de juillet 1830

Des préoccupations plus graves faisant ajourner le projet ajournèrent le projet d’implantation d’un monument en lieu et place de la défunte prison, Napoléon le reprit et voulut y ériger l’Arc de Triomphe de la Grande-Armée, avant que l’Institut ne l’en dissuadât : dans une lettre écrite de Saint-Cloud le 9 mai 1806 à Champagny – ministre de l’Intérieur de 1804 à 1807 –, Napoléon explique qu’ « après toutes les difficultés qu’il y a à placer l’Arc de Triomphe sur la place de la Bastille, (il consent) qu’il soit placé du côté de la grille de Chaillot, à l’Étoile, sauf à remplacer l’Arc de Triomphe sur la place de la Bastille par une belle fontaine, pareille à celle qu’on va établir sur la place de la Concorde. »

La pensée de l’empereur se précise dans le décret du 9 février 1810 : « Il sera élevé sur la place de la Bastille, une fontaine de la forme d’un éléphant en bronze, fondu avec les canons pris sur les Espagnols insurgés ; cet éléphant sera chargé d’une tour et sera tel que s’en servaient les anciens ; l’eau jaillira de sa trompe. Les mesures seront prises de manière que cet éléphant soit terminé et découvert au plus tard le 2 décembre 1811. » Napoléon ignorait, semble-t-il, le projet de Ribart en 1758 : « L’éléphant triomphal, grand kiosque à la gloire du roi (Louis XV) ».


"Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le petit Gavroche, toujours grelottant gaîment sous ses loques, se tenait debout et comme en extase devant la boutique d’un perruquier des environs de l’Orme-Saint-Gervais. Il était orné d’un châle de femme en laine, cueilli on ne sait où, dont il s’était fait un cache-nez. Le petit Gavroche avait l’air d’admirer profondément une mariée en cire, décolletée et coiffée de fleurs d’oranger, qui tournait derrière la vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en réalité il observait la boutique afin de voir s’il ne pourrait pas «chiper» dans la devanture un pain de savon, qu’il irait ensuite revendre un sou à un «coiffeur» de la banlieue. Il lui arrivait souvent de déjeuner d’un de ces pains-là. Il appelait ce genre de travail, pour lequel il avait du talent, «faire la barbe aux barbiers».

Tout en contemplant la mariée et tout en lorgnant le pain de savon, il grommelait entre ses dents ceci : – Mardi. – Ce n’est pas mardi. – Est-ce mardi? – C’est peut-être mardi. – Oui, c’est mardi.




On n’a jamais su à quoi avait trait ce monologue.





Si, par hasard, ce monologue se rapportait à la dernière fois où il avait dîné, il y avait trois jours, car on était au vendredi.

Le barbier, dans sa boutique chauffée d’un bon poêle, rasait une pratique et jetait de temps en temps un regard de côté à cet ennemi, à ce gamin gelé et effronté qui avait les deux mains dans ses poches, mais l’esprit évidemment hors du fourreau.





Pendant que Gavroche examinait la mariée, le vitrage et les Windsor-soap, deux enfants de taille inégale, assez proprement vêtus et encore plus petits que lui, paraissant l’un sept ans, l’autre cinq, tournèrent timidement le bec-de-cane et entrèrent dans la boutique en demandant on ne sait quoi, la charité peut-être, dans un murmure plaintif et qui ressemblait plutôt à un gémissement qu’à une prière. Ils parlaient tous deux à la fois, et leurs paroles étaient inintelligibles parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid faisait claquer les dents de l’aîné. Le barbier se tourna avec un visage furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l’aîné de la main gauche et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa porte en disant :
– Venir refroidir le monde pour rien!
Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nuée était venue; il commençait à pleuvoir.
Le petit Gavroche courut après eux et les aborda :
– Qu’est-ce que vous avez donc, moutards?
– Nous ne savons pas où coucher, répondit l’aîné.
– C’est ça? dit Gavroche. Voilà grand’chose. Est-ce qu’on pleure pour ça? Sont-ils serins donc!
Et prenant, à travers sa supériorité un peu goguenarde, un accent d’autorité attendrie et de protection douce :
– Momacques, venez avec moi.
– Oui, monsieur, fit l’aîné.
Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque. Ils avaient cessé de pleurer.
Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la Bastille.
Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d’œil indigné et rétrospectif à la boutique du barbier.
– Ça n’a pas de cœur, ce merlan-là, grommela-t-il. C’est un angliche.
Une fille, les voyant marcher à la file tous les trois, Gavroche en tête, partit d’un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.
– Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche.
Un instant après, le perruquier lui revenant, il ajouta :
– Je me trompe de bête; ce n’est pas un merlan, c’est un serpent. Perruquier, j’irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une sonnette à la queue.
Ce perruquier l’avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un ruisseau, une portière barbue et digne de rencontrer Faust sur le Brocken, laquelle avait son balai à la main.
– Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval?
Et sur ce, il éclaboussa les bottes vernies d’un passant.
– Drôle! cria le passant furieux.
Gavroche leva le nez par-dessus son châle.
– Monsieur se plaint?
– De toi! fit le passant.
– Le bureau est fermé, dit Gavroche. Je ne reçois plus de plaintes.
Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glacée sous une porte cochère, une mendiante de treize ou quatorze ans, si court-vêtue qu’on voyait ses genoux. La petite commençait à être trop grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe devient courte au moment où la nudité devient indécente.
– Pauvre fille! dit Gavroche. Ça n’a même pas de culotte. Tiens, prends toujours ça.
Et, défaisant toute cette bonne laine qu’il avait autour du cou, il la jeta sur les épaules maigres et violettes de la mendiante, où le cache-nez redevint châle.
La petite le considéra d’un air étonné et reçut le châle en silence. A un certain degré de détresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gémit plus du mal et ne remercie plus du bien.
Cela fait :
– Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin qui, lui du moins, avait gardé la moitié de son manteau.
Sur ce brrr! l’averse, redoublant d’humeur, fit rage. Ces mauvais ciels-là punissent les bonnes actions.
– Ah çà, s’écria Gavroche, qu’est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon Dieu, si cela continue, je me désabonne.
Et il se remit en marche.
– C’est égal, reprit-il en jetant un coup d’œil à la mendiante qui se pelotonnait sous le châle, en voilà une qui a une fameuse pelure.
Et, regardant la nuée, il cria :
– Attrapé!
Les deux enfants emboîtaient le pas derrière lui.
Comme ils passaient devant un de ces épais treillis grillés qui indiquent la boutique d’un boulanger, car on met le pain comme l’or derrière des grillages de fer, Gavroche se tourna :
– Ah çà, mômes, avons-nous dîné?
– Monsieur, répondit l’aîné, nous n’avons pas mangé depuis tantôt ce matin.
– Vous êtes donc sans père ni mère? reprit majestueusement Gavroche.
– Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons pas où ils sont.
– Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui était un penseur.
– Voilà, continua l’aîné, deux heures que nous marchons, nous avons cherché des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien.
– Je sais, fit Gavroche. C’est les chiens qui mangent tout.
Il reprit après un silence :
– Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en avons fait. Ça ne se doit pas, gamins. C’est bête d’égarer comme ça des gens d’âge. Ah çà! il faut licher pourtant.
Du reste il ne leur fit pas de questions. Etre sans domicile, quoi de plus simple?
L’aîné des deux mômes, presque entièrement revenu à la prompte insouciance de l’enfance, fit cette exclamation :
– C’est drôle tout de même. Maman qui avait dit qu’elle nous mènerait chercher du buis bénit le dimanche des rameaux.
– Neurs, répondit Gavroche.
– Maman, reprit l’aîné, est une dame qui demeure avec mamselle Miss.
– Tanflûte, repartit Gavroche.
Cependant il s’était arrêté, et depuis quelques minutes il tâtait et fouillait toutes sortes de recoins qu’il avait dans ses haillons.
Enfin il releva la tête d’un air qui ne voulait qu’être satisfait, mais qui était en réalité triomphant.
– Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.
Et il tira d’une de ses poches un sou.
Sans laisser aux deux petits le temps de s’ébahir, il les poussa tous deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le comptoir en criant :
– Garçon! cinque centimes de pain.
Le boulanger, qui était le maître en personne, prit un pain et un couteau.
– En trois morceaux, garçon! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignité :
– Nous sommes trois.
Et voyant que le boulanger, après avoir examiné les trois soupeurs, avait pris un pain bis, il plongea profondément son doigt dans son nez avec une aspiration aussi impérieuse que s’il eût eu au bout du pouce la prise de tabac du grand Frédéric, et jeta au boulanger en plein visage cette apostrophe indignée :
– Keksekça?
Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de voir dans cette interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou l’un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du bord d’un fleuve à l’autre à travers les solitudes, sont prévenus que c’est un mot qu’ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui tient lieu de cette phrase : qu’est-ce que c’est que cela? Le boulanger comprit parfaitement et répondit :
– Eh mais! c’est du pain, du très bon pain de deuxième qualité.
– Vous voulez dire du larton brutal1, reprit Gavroche, calme et froidement dédaigneux. Du pain blanc, garçon! du larton savonné! je régale.
Le boulanger ne put s’empêcher de sourire, et tout en coupant le pain blanc, il les considérait d’une façon compatissante qui choqua Gavroche.
– Ah ça, mitron! dit-il, qu’est-ce que vous avez donc à nous toiser comme ça?
Mis tous trois bout à bout, ils auraient à peine fait une toise.
Quand le pain fut coupé, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit aux deux enfants :
– Morfilez.
Les petits garçons le regardèrent interdits.
Gavroche se mit à rire :
– Ah! tiens, c’est vrai, ça ne sait pas encore, c’est si petit!
Et il reprit :
– Mangez.
En même temps, il leur tendait à chacun un morceau de pain.
Et, pensant que l’aîné, qui lui paraissait plus digne de sa conversation, méritait quelque encouragement spécial et devait être débarrassé de toute hésitation à satisfaire son appétit, il ajouta en lui donnant la plus grosse part :
– Colle-toi ça dans le fusil.
Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour lui.
Les pauvres enfants étaient affamés, y compris Gavroche. Tout en arrachant leur pain à belles dents, ils encombraient la boutique du boulanger qui, maintenant qu’il était payé, les regardait avec humeur.
– Rentrons dans la rue, dit Gavroche.







Victor Hugo, Les Misérables, pp 965-970

mercredi 18 avril 2012

Route Nationale 7 (1959)


 
Ma cousine Sabine et moi-même.


Alors que le début d'année voit l'entrée en vigueur du Marché Commun et qu'un certain Fidel Castro cherche à prendre le pouvoir, je vois d'emblée mon horizon s'obscurcir par une fallacieuse ordonnance gouvernementale qui décrète la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans. La merde, quoi. De plus j'allais me trimballer le général sur une décennie. Heureusement restait les chansons.





Les parents et les frères de  Karavan Papou






Karavan Papou condamné à l'école jusqu'à plus soif.




mardi 17 avril 2012

Les lavandières du Portugal (1955)





Mon père, homme de petit gabarit, ne donnait pas cher de ses chances face à ses concurrents. Pour attraper ma mère il s’est mis à l’athlétisme. Le virus est resté. Ma mère aussi. Alors, comme il ne voulait pas travailler la vigne, il est monté à Paris. Ma mère aussi.

Mes parents se sont installé tout d’abord rue de Paris à Bobigny avant de filer rue des Peupliers. En 1934 mon père courait encore. Il avait pour partenaire René Loiseau. René Loiseau venait de fonder sa boite Le Bronze Industriel à Bobigny. Homme généreux devant l’éternel, René Loiseau proposa un emploi à mon père.

Ma mère rue de Paris
En 1956 j’avais trois ans. Ma mère avait arrêté de commencer et mon père faisait chauffer la tambouille au Bronze Industriel. La télévision n’avait pas encore fait son apparition dans le petit trois pèces et l’énorme T.S.F. n’avait pas été remplacé par le poste à transistors. Cela n’a pas empêché mon père de vibrer à la victoire d’Alain Mimoun au marathon des jeux olympiques de Melbourne et d’écouter les succès du moment en se rasant dans la salle de bains sur l’évier entre l’assiette plate et l’assiette creuse.
Mon père en tête. En tête de quoi ?





A cette époque mon frère ainé me présentait des gonzesses.













Le tour de France 1955 & 1957 filmés par un amateur






L'arrivée  métro à pneus à la fin des années cinquante.



Rue de Paris






Le poinçonneur des Lilas (1958)


Les lavandières du Portugal, le film.

lundi 16 avril 2012

Les Misérables pour tous



Ma toute première version des Misérables je la dois à la télévision.  Comme beaucoup d’enfants, j’ai frémis et pleuré aux aventures mélodramatiques de ses héros. Le merveilleux Claude Santelli et son Théâtre de la Jeunesse, en adaptant ce monument de la littérature  en trois parties : Cosette, Gavroche et Jean Valjean m’a ouvert en grand le monde de Victor Hugo. Plus tard, j’ai eu entre les mains la version abrégée des Misérables, publiée dans la bibliothèque verte et illustrée par Jacques Pecnard.  Cette édition de 1959 en deux volumes devait appartenir à mon frère. Et puis il y a eu les trop nombreuses adaptations cinématographiques dont aucune ne trouve vraiment grâce  à mes yeux. Hugo n’a pas eu la chance d’avoir derrière la caméra un David Lean comme ce fut le cas pour l’œuvre de Charles Dickens.
Tout le monde en connaît plus ou moins la trame principale qui débute en octobre 1815 sous la Restauration et s’achève peu de temps après l’insurrection républicaine à Paris en juin 1832 qui tente  de renverser la monarchie de juillet.

Commencé en 1845, sous le titre initial Les Misères, l’auteur termine ce roman, conçu comme un réquisitoire social, en 1861. Il n’achèvera en revanche jamais la longue «préface philosophique». Entre le roman historique et le roman à thèse, Hugo a voulu avant tout faire de cette œuvre une épopée du peuple.

Dans les années quatre-vingt j’ai lu la version intégrale en compagnie d’une guide du vieux Paris et une carte  de 1839 détaillant les rues de la capitale avant les grands travaux d’Haussmann. Ce qui m’a le plus frappé à sa lecture c’est, comme l’écrit Mario Vargas Llosa dans son essai « La tentation de l’impossible » :

 «  (...) Sur l'intrigue principale se greffent d'autres histoires, indépendantes ou parasites, ainsi que de multiples digressions philosophiques, sociales et religieuses. Cette amplification est parfois disproportionnée, anarchique ; tant d'allées et venues font par moment perdre le fil de l'action et il arrive que l'attention du lecteur se dilue dans l'abondance des commentaires. Mais c'est précisément par sa nature torrentielle, à l'image du vertige de la vie, que ce roman Les Misérables, malgré ses naïvetés et sa sensiblerie, son côté daté et ses maladresses de feuilleton, est apparu à ses lecteurs depuis sa publication — et nous ne faisons pas exception —, comme l'une des plus mémorables histoires qu'ait produites la littérature. »