jeudi 29 janvier 2009

François par Béranger 1

Je suis né, je mourirai La formule est commode : elle permet de faire la plus courte bio du monde ! Cette citation, d'une rédaction d'un élève de primaire, résume en quelle estime je tiens ce qu'on appelle, pompeusement, la bio d'un chanteur. Ça commence mal ! Je veux bien que la biographie d'un auteur dont l’œuvre est conséquente soit un outil de premier ordre. Il n'est pas indifférent de savoir, par exemple, que le beau-père de Baudelaire, le Commandant Aupick, était une ordure de première classe. L'existence de ce militaire a probablement influencé durablement l'enfance et l'adolescence du petit Charles, puis son oeuvre. Pour être clair, disons qu'une biographie n'a d'intérêt que si l'œuvre de l 'auteur est signifiante. Mon oeuvre est-elle signifiante ? Je n'en sais rien. Ce que je sais, en revanche, c'est que la bio d'un chanteur doit faire 25 lignes maximum pour être lue en diagonale par des présentateurs pressés, ou des journalistes en mal de copie. Ce qu'on lira ici ne répond pas à cet impératif. Je m'en tiendrai donc, pour les gens pressés, à la citation du début : je suis né je mourirai Dans les pages qui suivent on s'étonnera, peut-être, de ne trouver aucune allusion à ma vie privée... Ou si peu. C'est que, justement, elle est privée. Mais qu'on se rassure : j'en ai bien une ! Celles et ceux qui la partagent n'en prendront pas ombrage : ils savent ce que je pense de ceux qui étalent ça au grand jour. Mais sans elles et sans eux, toute cette histoire n'aurait pas existé. Evidemment. MES JEUNES ANNEES... Béranger est mon vrai nom. Béranger, François, Marie. Mes frères et soeur se prénomment aussi Marie : notre mère a une particulière dévotion pour la Sainte Vierge. Je suis né en 1937. En août, pendant les chaleurs. Par hasard dans un village du Loiret, près de Montargis où mourut Aristide Bruant... Je n'ai pas d'admiration particulière pour le chansonnier montmartrois : l'origine de sa fortune reste un mystère. Le fait est qu'il acheta le château du coin sur le tard et qu'il y finit ses jours en hobereau. Après avoir fait l'essentiel de sa célébrité grâce aux voyous et aux prolos, engueulant les bourgeois venus s'encanailler dans son cabaret. C'est louche. Bref, il fit de belles chansons sur les pauvres. Mais peut-on être un grand artiste et un salaud ? Sans doute, oui. Quant à l'autre, le grand Béranger, ce n'est pas mon parent. Je trouve le personnage sympathique, mais l'œuvre assez rasoir. Du courage dans les convictions, jusqu'à la prison. Un vrai chansonnier quoi ! Et quelle célébrité de son vivant ! Mais, bon, Bruant, Béranger, c'est drôle. (?) Par hasard, disais-je, mon lieu de naissance. J'aurais dû dire nécessité : mes parents mariés un an avant, en plein Front Populaire, n'ont pas de logement on disait logement chez les pauvres, appartement chez les riches). Mon père travaille chez Renault, à Billancourt. Militant syndicaliste. Sa jeune femme, pendant les grèves, lui passe des sandwichs à travers les grilles. C'est l'époque des dures bagarres et des grands espoirs. Ma maman enceinte et sans logement passe donc les derniers mois de sa grossesse chez ses parents (mécanicien en cycles et couturière). Je ne suis jamais retourné dans ce village mais j'ai écrit une chanson où il est dit que ce doit être bien d'être de quelque part, d'avoir un pays, d'en partir, d'y revenir. Nostalgie des racines. J'ai vécu dans beaucoup de lieux, à la ville, à la campagne. Mais je suis de nulle part. J'ai des souvenirs très précis de ma petite enfance. Mes parents sont étonnés, à qui je raconte des détails infimes de la vie quotidienne. Les premiers congés-payés en vélo; le camping sous la tente fabriquée par ma mère; le vieux chanteur des rues, avec une moustache blanche, qui passait tous les samedis, et dont l'unique répertoire était Le temps des cerises. Je suis un bébé plutôt calme. Pendant que ma mère se tue la santé sur sa machine à coudre Singer à pédale (confection en série payée à la pièce), je joue pendant des heures à sortir du buffet, puis à ranger, le service à café en porcelaine, sans jamais rien casser. Les jouets m'ennuient. D'ailleurs ils sont rares. J'ai toujours préféré les objets qu'on utilise dans leur fonction première. Par exemple une bouteille de porto-pied de lampe ou un vieux pneu transformé en puits, me font braire. On habite Suresnes dans une pièce-cuisine au rez-de-chaussée. De la fenêtre on voit le train de banlieue. Ma mère me prend dans ses bras et on fait au-revoir de la main à mon père qui part à l'usine, dans son train, avec sa musette et sa gamelle. J'aime les trains. Beaucoup moins les banlieues et les villes en général. Mon père mobilisé. L'odeur et le tissus qui pique des uniformes de soldat. Les godasses à clous de l'Armée Française, leur odeur de graisse, et... les bandes molletières ! Ah ! La bande molletière ! Je n'en ai jamais porté, mais elle symbolise pour moi l'inesthétique, l'inutilité, la volonté qu'a l'armée de rendre le troufion ridicule. Comment voulez-vous qu'on gagne un guerre en emmaillotant ainsi les mollets du soldat de ces bandes informes et molles qui glissent, bouchonnent, s'emmêlent et font trébucher. Mon père démobilisé, commence une grande errance, au hasard des activités paternelles. Sans transition on passe d'un logement de prolo à un hôtel particulier de Boulogne, sur les bords de la Seine, où mon père dirige un Centre de Jeunesse. On est aux premières loges pour assister au bombardement des usines Renault par les Anglais. Quel beau feu d'artifice ! La gravité du bilan - 500 morts, 1500 blessés - ne me fait ni chaud ni froid. Je râle car il faut descendre aux abris. Le château mitoyen est la résidence du gouverneur militaire allemand. Perché sur une échelle appuyée au mur, je regarde pendant des heures le défilé des uniformes de l'armée occupante. Ils sont très forts en matière d'uniformes. Ça rutile et ça brille. Dans les rues, autour du château, leurs soldats exécutent des relèves de la garde impeccables, en chantant. Les gens sont très impressionnés par les chants de l'armée allemande : c'est juste et c'est à plusieurs voix. Ma mère chante. Elle est couturière. C'est de famille et de tradition. Elle chante les tubes de l'époque : Eliane Célis, Damia, Fréhel, Trénet, Jean Sablon, Jean Lumière. Mon père chante aussi et fait chanter : dans les Auberges de Jeunesse, dans les mouvements de jeunes en général, on a exhumé la vieille chanson française. Mon enfance est pleine de chansons. Ces dix premières années sont, comme pour beaucoup de gens je suppose, une sorte de paradis perdu dont je n'ai pris conscience que tardivement. La magie de l'enfance... J'ai raconté ça, au travers de quelques souvenirs précis, dans une chanson que personne ne connaît (!) :"Au Paradis Perdu", enregistrée dans la tradition du tango, avec le Sexteto Major de Buenos-Aires. D'autres châteaux encore. A la campagne. Des vaches, des chevaux, des cochons et des poules. Les arbres et les patates qui poussent. La pêche dans les petites rivières. Aucune ville ne m'attirera jamais autant que ça. Dans notre dernière résidence mon père se cache des autorités allemandes. Il appartient à un réseau qui fait passer en Zone Sud (la fameuse Zone Nono!), sous de fausses identités, des enfants juifs échappés à la Rafle du Vel d'Hiv et, plus généralement, aux mesures anti-juives des paltoquets obscènes de Vichy. D'ailleurs on l'arrête un matin. Des nervis en manteau de cuir et chapeau mou, la nuque rasée, l'embarquent dans une Traction Avant Citroën. On le relâche le soir. Il fallait qu'il s'explique sur un point de détail ubuesque : pourquoi n'a-t-il pas fait coudre la francisque de Pétain dans le blanc du drapeau français... Affaire d'Etat! Mes parents ont senti le vent du boulet. Des images-souvenirs à foison : Bichette : la vieille jument réformée de la cavalerie, reconvertie en bête de trait. Je suis le seul à pouvoir encore la monter, sans doute à cause de mon faible poids. Je la sors en douce de l'écurie. Comme elle est grande, je la conduis près d'un mur en ruine pour l'escalader, et nous partons à l'aventure, à la terreur de ma mère. L'extrême douceur de cette bête avec moi, ne refusant aucune fantaisie d'itinéraires, sauf les chemins trop abrupts où, sans doute, je pourrais tomber. La débâcle d'une unité allemande : cachés sous les arbres pendant le jour pour échapper aux avions, ils repartent de nuit, abandonnant tout ce qui les encombre. Au matin, les sous-bois sont jonchés de matériels de toutes sortes : armes, munitions, uniformes, à la grande joie des gamins. C'est l'époque où il faut, quand on en a un, soigneusement cacher son vélo : les Allemands aiment beaucoup les vélos des civils... Les Allemands (les boches...) crèvent de faim. Ils ne sont pas les seuls, mais eux réquisitionnent. En tuant des porcs à coups de fusil, par exemple, sans les saigner aussitôt, ce qui rend la viande immangeable. Maigre consolation pour le métayer lésé qui regarde la scène derrière une haie..Le boche donc, pour améliorer l'ordinaire, pratique aussi la pêche à la grenade dans le canal ou l'étang. Sur les milliers de poissons ainsi tués en une seconde, il prélève quelques kilos et laisse pourrir le reste. Haine des autochtones privés de pêche et de poissons depuis des années. Les premiers hommes noirs (des nègres !) que je vois en vrai sont des soldats de l'Intendance de l'armée US, conduisant d'énormes GMC. Ils éventrent des sacs d'oranges avec leur poignard-baïonnette, et nous en lancent comme on lance une balle au base-ball. Ils rient, mais on trouve cettefaçon très agressive. Je mange, ainsi, ma première orange et la trouve très amère : j'ignore qu'il faut la peler. Ma mère en pleure... Les amerlocks (ou amerloques ?) mangent beaucoup de corned-beef contenu dans des boites de cinq ou dix kilos. Après ouverture de la boite on trouve dix à quinze centimètres de belle graisse blanche figée, qu'ils jettent aux orties. On va la ramasser pour la cuisine : la première depuis des années. L'alcool est le seul produit qui manque aux hommes noirs (aux hommes blancs aussi, sans doute). Pour s'en procurer ils donnent tout : cigarettes en cartouches, chocolats en plaques, essence en jerrycans, rations individuelles, vêtements militaires. Le pharmacien troque ainsi son stock d'Eau de Cologne rebaptisé gin. L'haleine américaine sent la lavande. L'Amérique c'est la profusion. La surprise. Comme celle de ces vieux fumeurs privés de tabac depuis quatre ans, fumant goulûment les premières Philip-Morris (celles des paquets kakis) et se retrouvant, assommés, le cul dans l'herbe : elles contiennent, parait-il, une dose d'opium. La magie d'une ration individuelle de l'armée américaine... Cette boite à chaussures en carton paraffiné, complètement étanche, et ses multiples enveloppes successives qu'il faut éplucher comme un oignon pour découvrir lentement les trésors qu'elle contient : cigarettes, Nescafé, sucre et lait en poudre, biscuits vitaminés, et merveille des merveilles, la petite boite ronde contenant l'alcool solidifié pour réchauffer la gamelle... La cruauté des Résistants de la Dernière Heure et leur justice expéditive sur des innocents. Quelques jeunes femmes nues, pitoyables, la tête rasée, poussées en avant par la populace. Mon regard d'enfant sur leur ventre. Assez vite, après avoir vu les gamins et les gamines de mon âge jouer à des jeux bizarres, généralement derrière des haies touffues ou dans les herbes hautes, je joue au docteur avec une cousine. C'est une patiente très patiente et consentante. J'en garde un souvenir de grande chaleur, comme si la fièvre m'avait pris brusquement, accompagnée d'une essoufflante tachycardie. Mais mon premier amour est Marie-Louise R., fille d'amis de mes parents, dont les nattes blondes et les taches de rousseur me font défaillir. Sa petite robe en Vichy. La chaîne d'or à son cou avec une médaille de Sainte Thérèse. Bien sûr, je n'ai jamais osé jouer au docteur avec elle, et elle n'a jamais su ma passion.
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1 commentaire:

yann a dit…

Aujourd'hui les hauts parleurs de la cégète 93 crachaient du...Béranger,merci à eux.