jeudi 24 décembre 2015

Joyeux Noël, Monsieur Dickens !


Le Magasin d'antiquités.
Les Enfants du Paradis

 
Amis, petits et grands, munissez-vous d'un bon livre, jetez une bûche dans l'âtre, installez-vous bien confortablement dans un fauteuil douillet avec un thé chaud et commencez le grand voyage que vous propose l'Enchanteur Charles Dickens.
Car pour moi, la période de Noël est souvent propice à la lecture de contes ou d'un roman de Charles Dickens, déjà évoqué ici. Je répète encore une fois qu’il est dommage pour les non anglophiles de ne trouver en collection de poche que les romans les plus connus de ce romancier phare du XIXème siècle anglais. En 1979 les éditions 10/18 avaient pris l’excellente initiative de nous livrer en poche quelques romans dans la première traduction du XIXème siècle sous la direction de Pierre Lorain. Barnabe Rudge, Martin Chuzzlewitt, Nicholas Nickleby et Le magasin d’Antiquités furent de ceux-là. Depuis, hormis l’admirable collection de La Pléiade chez Gallimard, hélas toujours dénuée des illustrations originales, qui en offre de nouvelles traductions, on ne les trouve nulle part. Les extraits du "Magasin d’Antiquités" cités ici sont tirés de la traduction du XIXème siècle due à Alfred des Essarts.

La petite Nell

En 1840 Charles Dickens, âgé de 28 ans, est « un lion des salons littéraires et reçoit dans une vaste demeure de Regent’s Park dont les lumières effarouchaient le spectre de l’enfance misérable. » Son ascension il la doit à la parution en fascicules mensuels ou bimensuels de ses premiers romans : Monsieur Picwick, Oliver Twist et Nicolas Nickelby. « Il n’allait donc pas renoncer à un mode de publication inséparable de son glorieux apprentissage. »
« En des temps où il n'existait pour ainsi dire aucune autre source de distraction ou d'évasion, un succès d'édition prend des proportions qu'il est difficile d'imaginer de nos jours. D'une livraison à l'autre, Dickens tient littéralement ses lecteurs en haleine. Par l'intermédiaire de ses amis, par le courrier qu'il reçoit et les fluctuations du chiffre des ventes, il connaît les réactions populaires et se trouve ainsi en mesure de modifier le comportement ou le destin de ses héros au gré des manifestations d'accord ou de réprobation du public. Ce perpétuel : « Croyez-vous que cela puisse se faire sans irriter le lecteur ? », comme il le demande à son ami John Forster, conduit parfois aux pires incohérences de l'intrigue et nuit souvent à la vérité psychologique. Aucun de ces défauts n'échappe à Dickens. L'essentiel, pour le romancier, c'est que son œuvre atteigne tous les objectifs qu'il lui assigne. Faire rire, telle est bien la première manière de Dickens. »


Illustrations diverses tirées du Magasin d'Antiquités.

En 1840, donc, Dickens a alors comme projet de mettre à profit tous les événements de l’actualité et de varier la forme des textes en en faisant des esquisses, des essais, des histoires, des aventures où apparaîtraient de temps à autre les héros de ses précédents romans. Quant au titre « l’horloge de maître Honfroy » il le tirait d’un personnage assez falot, amoureux d’une vieille horloge dent il tirait des manuscrits successifs. Les histoires devaient s’enchainer pour former les « Mille et nuits de Londres.»
Bien entendu, le public se jeta comme un seul homme sur la première livraison de l’Horloge. 70.000 exemplaires furent vendus. Mais dans la mosaïque de textes des premiers numéros, le public ne trouva pas ne trouva pas ce qu’il attendait : un roman. Il fit donc grève.
Dickens ne s’entêta pas. L’Horloge continuerait à paraître en « implacables échéances hebdomadaires » mais les « Mille et une nuits de Londres » se débiterait désormais en ce que le public attendait de lui : un roman avec une histoire. Imaginez un peu. : Une publication hebdomadaire en cours, sur laquelle il n’est donc plus question de revenir, qui ne doit son salut qu’à l’imagination et au talent de son auteur. Pari risqué. Parmi toutes les idées que Dickens a en tête il se sait laquelle choisir, et que le résultat donne « Le Magasin d’Antiquités » tel que nous le connaissons aujourd’hui est proprement fabuleux. « Car Dickens se mit à l’ouvrage sans avance sur les échéances hebdomadaires. » Certes on lui devait déjà ce prodige d’imagination avec Les aventures de Monsieur Pickwick. Mais déjà en son temps, en cours de publication, Pickwick avait du se modeler aux exigences de son lectorat. Des « Mille et une nuits de Londres » naîtront les personnages du « Magasin d’antiquités». Ainsi l’innocente petite Nell et son infortuné grand-père, l’une guidant l’autre dans un pèlerinage sur les voies de Dieu et des hommes.

La petite Nell réconforte son grand-père

 
L’ouverture du roman telle que nous la connaissons aujourd’hui est en fait le début de la quatrième livraison hebdomadaire de "L’horloge de maître Onfroy". 

« La nuit est généralement le temps où je me plais à me promener. Souvent, dans l'été, je quitte mon logis dès l'aube du matin, et j'erre tout le long du jour par les champs et les ruelles écartées, ou même je m'échappe durant plusieurs journées ou plusieurs semaines de suite; mais, à moins que je ne sois à la campagne, je ne sors guère qu'après le soleil couché, bien que, grâce au ciel, j'aime autant que toute autre créature vivante ses rayons et la douce gaieté dent ils animent la terre. Cette habitude, je l'ai insensiblement contractée; d'abord, parce qu'elle est favorable à mon infirmité, (Maître Honfroy est boiteux) et ensuite parce qu'elle me fournit le meilleur moyen d'établir mes observations sur le caractère et les occupations des gens qui remplissent les rues. L'éblouissement de l'heure de midi, le va-et-vient confus qui règne alors, conviendraient mal à des investigations paresseuses comme les miennes à la clarté d'un réverbère, ou par l'ouverture d'une boutique: je saisis un trait des figures qui passent devant moi, et cela sert mieux mon dessein que de les contempler en pleine lumière pour dire vrai, la nuit est plus favorable à cet égard que le jour, qui, trop fréquemment, détruit, sans souci ni cérémonie, un château bâti en l'air, au moment où on va l'achever. N'est-ce pas un miracle que les habitants des rues étroites puissent supporter ces allées et venues continuelles, ce mouvement qui n'a jamais de halte, cet incessant frottement de pieds sur les dures pierres du pavé qui finissent par en devenir polies et luisantes Songez à un pauvre malade, sur une place telle que Saint-Martin's-Court, écoutant le bruit des pas, et, au sein de sa peine et de sa souffrance, obligé, malgré lui, comme si c'était une tâche qu'il dût remplir, de distinguer le pas d'un enfant de celui d'un homme, le mendiant en savates de l'élégant bien botté, le flâneur de l'affairé, la démarche pesante du pauvre paria qui erre à l'aventure, de l'allure rapide de l'homme qui court à la recherche du plaisir; songez au bourdonnement, au tumulte dent les sens du malade sont constamment accablés; songez à ce courant de vie sans aucun temps d'arrêt, et qui va, va, va, tombant à travers ses rêves troublés, comme s'il était condamné à se voir couché mort, mais ayant conscience de son état, dans un cimetière bruyant, sans pouvoir espérer de repos pour les siècles à venir Ainsi, quand la foule passe et repasse sans cesse sur les ponts, du moins sur ceux qui sont libres de tout droit de péage, dans les belles soirées. les uns s'arrêtent à regarder nonchalamment couler l'eau avec l'idée vague qu'elle coulera tout à l'heure entre de verts rivages qui s'élargiront de plus en plus, jusqu'à ce qu'ils se confondent avec la mer; les autres se soulagent du poids de leurs lourds fardeaux et pensent, en regardant par-dessus le parapet, que vivre, c'est fumer et goûter un plein farniente, et que le comble du bonheur consiste à dormir au soleil sur un morceau de voile goudronnée, au fond d'une barque étroite et immobile d'autres, enfin, et c'est une classe toute différente, déposent là des fardeaux bien autrement lourds, se rappelant avoir entendu dire, ou avoir quelque part lu dans le passé, que se noyer n'est pas une mort cruelle, mais, de tous les moyens de suicide, le plus facile et le meilleur. Le matin aussi, soit au printemps, soit dans l'été, il faut voir Covent-Garden-Market, lorsque le deux parfum des fleurs embaume l'air, effaçant jusqu'aux vapeurs malsaines des désordres de la nuit précédente, et rendant à moitié folle de joie la grive au sombre plumage, dent la cage avait été suspendue, durant toute la nuit, à une fenêtre du grenier. Pauvre oiseau le seul être du voisinage, peut-être, qui s'intéresse par sa nature au sort des autres petits captifs étalés là déjà, le long du chemin; les uns amateurs avinés qui les marchandent, les autres s'étouffants en se serrant, en se blottissant contre -leurs compagnons d'esclavage, attendant que quelque chaland plus sobre et plus humain réclame pour eux quelques gouttes d'eau fraîche qui puissent étancher leur soif et rafraîchir leur plumage. Cependant quelque vieux clerc, qui passe par là pour aller à son bureau, se demande, en jetant les yeux sur les tourterelles, qu'est-ce donc qui lui fait rêver bois, prairies et campagnes. Mais je n'ai pas ici pour objet de m'étendre au long sur mes promenades. L'histoire que je vais raconter tire son origine d'une de ces pérégrinations, dent j'ai été amené à parler d'abord en guise de préface. »



Londres vue par Gustave Doré

 
Cette description de Londres lors des pérégrinations de Maitre Honfroy tranche singulièrement avec la belle et lugubre ouverture de Bleak House pour laquelle je garde une préférence.
« Londres â la session judiciaire qui commence après la Saint-Michel vient de s'ouvrir, et le lord chancelier siège dans la grande salle de Lincoln'a Inn. Un affreux temps de novembre. Autant de boue dans les rues que si les eaux du déluge venaient seulement d'abandonner la surface de la terre et l'on ne serait pas surpris de rencontrer un mégalosaurus, gravissant, dans la vase, la colline de Holborn. La fumée tombe des tuyaux de cheminée, bruine molle et noire, traversée de petites pelotes de suie qu'on prendrait pour des flocons de neige portant le deuil du soleil. On ne reconnait plus les chiens sous la boue qui les couvre. Les chevaux crottés jusqu'aux oreilles ne sont guère mieux que les chiens. Les parapluies se heurtent, et les piétons, d'une humeur massacrante, perdent pied à chaque coin de rue, où des milliers de passants ont trébuché depuis le commencement du jour (si toutefois on peut dire que le jour ait commencé), ajoutant de nouveaux dépôts aux couches successives de cette boue tenace qui s'attache au pavé et s'y accumule à intérêts composés. Partout du brouillard (…) se déploie au milieu des navires qu'il enveloppe, et se souille au contact des ordures que déposent sur la rive les égouts d'une ville immense et fangeuse (...) Le temps humide et froid est plus glacial encore, les rues plus boueuses qu’ailleurs autour de Temple Bar ; et non loin de Temple Bar, au centre même du brouillard, siège à la haute cour de justice, le lord grand chancelier… »

 
Quilp


« Le personnage central du "Magasin d'Antiquités" est la petite Nell Trent. Elle demeure avec son grand-père dans une pauvre et triste boutique d'antiquaire où sa jeunesse contraste étrangement avec les vieilleries poussiéreuses qui l'entourent. Maître Onfroy nous la décrit ainsi : « L’endroit qu’il avait traversé à pas lents, était un de ces réceptacles d’objets anciens ou curieux qui semblent se tapir dans certains coins bizarres de cette ville… » Nell soigne son aïeul avec beaucoup de dévouement. « Il (m’) est toujours pénible (…) de voir des enfants initiés aux réalités de la vie alors qu’ils sont encore presque des bambins. C’est tarir leur confiance et leur simplicité (…) et les contraindre à partager nos chagrins avant qu’ils soient capables de connaître nos joies. »
Le vieil homme est réduit à la misère par l'un de ses gendres et par le propre frère de Nelly. Il emprunte de l'argent à Daniel Quilp, nain difforme et méchant. Mais, joueur invétéré, le grand père de Nell perd fortune sans pouvoir se refaire et pourvoir à l'avenir de sa petite-fille. Une passion dévorante et une cupidité maladive qui le quittera jamais et occasionnera bien des frayeurs à la petite Nell lors de leur séjour à l'auberge du Vaillant Soldat.
« Enfin le sommeil appesantit par degrés ses paupières; un sommeil brisé, agité, où, dans ses rêves, il lui semblait qu'elle tombait du haut de quelque tour et dont elle s'éveillait en sursaut avec de grandes terreurs. Un sommeil plus profond succéda au premier, et alors, qu'est-ce ? Quelqu'un dans la chambre. Oui, il y avait quelqu'un. Nelly avait entr'ouvert la persienne pour apercevoir le jour aussitôt que l'aube naîtrait. Entre le pied du mur et la croisée encore obscure, rampait et se glissait une sorte de fantôme, cheminant sans bruit sur les mains et décrivant un cercle autour du lit. L'enfant n'avait la force ni de crier pour appeler à son secours, ni de faire un mouvement elle restait immobile et attendait. Le fantôme s'approcha silencieusement et furtivement du chevet du lit. Il était tellement près de l'oreiller, que Nelly se renfonça, de peur que ces mains errantes ne rencontrassent son visage en tâtonnant. Il fit un mouvement du côté de la fenêtre, puis il tourna la tête vers Nelly. Cette masse noirâtre n'était qu'une tache sur le fond moins obscur de la chambre mais Nelly vit bien la tête se tourner, elle vit bien, à ne pouvoir s'y méprendre, que les yeux de l'homme regardaient et que ses oreilles écoutaient. Alors il s'arrêta, immobile comme Nelly. Enfin, le visage toujours fixé sur elle, il farfouilla dans quelque chose avec ses mains, et l'enfant entendit tinter de l'argent. Ensuite le fantôme revint sur ses pas, toujours silencieux: il replaça les vêtements qu'il avait pris à côté du lit, et se remit à non par courage, mais par nécessité; car il n'était guère moins dangereux pour elle de rentrer dans sa chambre que de les rendre. Au dehors, la pluie battait les murs avec. rage et tombait à flots du toit de chaume. Des moucherons et des cousins, faute de pouvoir s'aventurer en plein air, volaient çà et là dans l'obscurité, se heurtant contre la muraille et le plafond, et remplissaient de leurs bourdonnements ce lieu silencieux. Le fantôme remua de nouveau. Involontairement, l'enfant fit de même. Une fois dans la chambre de son grand-père, elle serait en sûreté. L'homme suivit le corridor jusqu'à ce qu'il eût gagné la porte même que Nelly souhaitait si ardemment d'atteindre. L'enfant, en se sentant si près de son refuge, allait s'élancer pour se jeter dans la chambre et s'y renfermer, quand le fantôme s'arrêta encore. Une affreuse idée la saisit si cet homme entrait là, s'il voulait attenter à la vie du vieillard ! Nelly se sentit défaillir. Cependant le fantôme entra dans la chambre A l'intérieur, il y avait une faible lumière; et Nelly, encore muette d'effroi, complètement muette, et presque inanimée, se hasarda à regarder. La porte était restée en partie ouverte. Ignorant ce qu'elle faisait, mais ne songeant qu'à sauver son grand-père ou à périr avec lui, Nelly s'inclina. Ah ! quel tableau frappa ses yeux ! Le lit n'avait pas été occupé; il n'était pas même défait. Devant une table était assis le vieillard, seul dans la chambre. Son pâle visage était tout illuminé par l'ardeur cupide qui brillait dans son regard, en comptant l'argent qu'il venait de voler à sa petite fille. De ses propres mains. »
Lorsque Daniel Quilp, qui avait toujours pensé avoir affaire à un riche avare, apprend de quoi il retourne, il fait mettre aussitôt le magasin sous séquestre. Le vieillard et la jeune fille doivent s'enfuir de Londres cette ville où « Le meurtre et le suicide sont blottis dans chacune de ces rues » ce qui nous vaut de la part de Dickens une magnifique description des faubourgs populaires de Londres :

Chassés. 


« Les deux pèlerins, se pressant souvent la main ou échangeant, soit un sourire, soit un regard amical, poursuivaient leur chemin en silence. Par cette matinée, si éclatante et si belle, il y avait quelque chose-de solennel à voir les rues, longues et désertes, véritables corps sans âmes, n'offrant plus que l'image d'un néant uniforme qui les rendait toutes semblables les unes aux autres. A cette heure matinale, tout était si calme et si tranquille, que le peu de pauvres gens qui se croisaient dans les rues semblaient perdus dans ce cadre brillant comme les lampes mourantes qu'on avait laissées brûler, çà et là, noyaient leur lueur impuissante dans les rayons glorieux du soleil. Nelly et le vieillard n'avaient pas pénétré bien avant dans le labyrinthe de rues qui s'étendaient entre eux et les faubourgs, quand la scène commença à se transformer et le bruit à revenir avec le mouvement. Quelques charrettes isolées, quelques fiacres rompirent le charme d'autres suivirent il en vint un plus grand nombre, et enfin ce fut à l'infini. D'abord, c'était une nouveauté de voir s'ouvrir la montre d'un marchand bientôt, ce fut une rareté d'en voir une seule fermée. La fumée commença à monter doucement du faîte des cheminées; les châssis des croisées furent levés et assujettis; les portes s'ouvrirent; les servantes, ne regardant que leur balai, firent voler d'épais nuages de poussière dans les yeux des passants sans crier gare, ou bien elles écoutaient d'un air mélancolique les laitières qui leur parlaient des foires de campagne, des charrettes remisées sur les places, avec des toiles et des rideaux, tous les attributs de la fête enfin; et, par-dessus le marché, de galants bergers, qu'elles allaient trouver en chemin pour la danse. Ayant traversé ce quartier, l'enfant et le vieillard entrèrent dans les rues de commerce et de grand trafic, fréquentées par une foule considérable, et où déjà régnait beaucoup d'activité. Le vieillard regarda autour de lui avec un tressaillement plein d'effroi, car c'était précisément l'endroit qu'il avait à cœur de fuir. Il posa un doigt sur sa bouche et entraîna Nelly par des cours étroites et des ruelles tortueuses; il ne parut recouvrer sa tranquillité que lorsqu'ils eurent laissé bien loin ce quartier souvent il se retournait pour regarder en arrière, disant à demi voix « Le meurtre et le suicide sont blottis dans chacune de ces rues. Ils nous suivront s'ils nous sentent. Nous ne saurions fuir trop vite !» De ce quartier ils arrivèrent, dans le voisinage, à des habitations éparses, misérables maisons qui, divisées en chambres étroites et ayant leurs croisées rapiécées avec des chiffons et du papier, indiquaient assez qu'elles servaient d'abri à la pauvreté populeuse. Dans les boutiques, on vendait des objets tels que la misère seule pouvait en acheter les vendeurs et les acheteurs ne valaient pas mieux les uns que les autres. II y avait d'humbles rues, où l'élégance ruinée essayait, sur un petit théâtre et avec des débris, de faire encore un reste de figure, mais le percepteur des contributions et le créancier savaient bien les déterrer là comme partout ailleurs; et la pauvreté, qui faisait encore un semblant de résistance, était à peine moins hideuse et moins manifeste que celle qui, depuis longtemps résignée, avait abandonné la partie. Venait ensuite une vaste, vaste étendue, offrant le même caractère, car les humbles goujats qui suivent le camp de l'opulence, viennent planter leurs tentes autour d'elle, de bien loin. à la ronde. Une vaste étendue, qui ne faisait guère meilleure mine; des maisons pourries d'humidité, la plupart à louer, beaucoup en construction, beaucoup à moitié déjà en ruine avant d'être construites; des logements de nature à faire hésiter la pitié entre ceux qui les louaient et ceux qui s'y établissaient comme locataires; des enfants mal nourris et à peine vêtus, pullulant dans chaque rue et se vautrant dans la poussière; des mères criardes, traînant avec bruit sur le pavé leurs savates des pères en haillons, courant avec l'air découragé vers le travail, qui leur donnera peut-être « le pain de la journée, » et peu de chose avec; des tourneuses de cylindre à lessive, des blanchisseuses, des savetiers, des tailleurs, des fabricants de chandelles, exerçant leur industrie dans les parloirs, les cuisines, les arrière-boutiques, jusque dans les galetas, et quelquefois se trouvant tous entassés sous le même toit; des briqueteries bordant des jardins palissadés avec des douves de vieilles barriques ou avec des charpentes qu'on a enlevées de maisons incendiées, et qui ont gardé l'empreinte noire et les cicatrices du feu; des monceaux d'herbes marécageuses arrachées des bassins; de l'ortie, du chiendent, des écailles d'huîtres, tout cela entassé en désordre; enfin, de petites chapelles dissidentes, où l'on prêche avec assez d'à-propos sur les misères de la terre, sans avoir besoin d'aller chercher bien loin des exemples, et quantité d'églises neuves du culte épiscopal, érigées avec un peu plus de somptuosité, pour montrer aux gens qui habitent cet enfer le chemin du paradis. Ces rues finirent par devenir plus disséminées, jusqu'au moment où elles aboutirent à de petits carrés de jardins bordant la route avec mainte habitation d'été, vierge de toute peinture et construite, soit avec de vieilles poutres, soit avec des débris de bateau aussi verts que les grosses tiges de chou qui croissaient en ce lieu les jointures de ces maisons servaient de couches à des champignons sauvages et elles étaient émaillées de clous Venaient ensuite, deux par deux, des cottages coquets, ayant par devant un terrain de côté des bordures serrées de buis, avec d étroites allées, où jamais un pied ne se hasardait à fouler le sable. Puis, ce fut le cabaret fraîchement peint de vert et blanc, avec les jardins où l'on prend le thé, et un boulingrin, fier de son auge devant laquelle s'arrêtaient les charrettes, puis ce furent des champs; puis quelques maisons isolées, bien situées, avec des pelouses, plusieurs même ayant une loge gardée par un portier et sa femme. A ce panorama succéda une barrière de péage les champs s'étendirent de nouveau avec leurs arbres et leurs meules de foin; une colline s'éleva, du haut de laquelle le voyageur pouvait, en se retournant, contempler, à travers la fumée, le mirage du vieux Saint-Paul, et voir la croix se découper sur les nuages, si par hasard le jour était pur, et briller au soleil; c'était là que le voyageur, fixant ses yeux sur cette Babel d'où s'élevait le dôme majestueux, jusqu'à ce que on regard eût embrassé l'extrémité de cet amas de briques et de pierres, maintenant à ses pieds, sentait enfin qu'il était délivré de Londres. »


Sur la longue route. 


A ce moment précis, le roman se scinde en deux parties : l’une narrant les pérégrinations de Nell et de son grand-père errant à travers l'Angleterre comme des miséreux, obsédés par la crainte d'être découverts par Quilp; l’autre les péripéties des différents personnages impliqués dans l’histoire. 


Quilp interromp la partie de thé.
Quilp effraie la pauvre Nell


« Grand lecteur des écrivains « sentimentalistes » du XVIIIe s., Dickens va devenir très vite un des maîtres du pathétique : le monde victorien n'est pas tendre aux malheureux, mais aucune époque ne s'est autant complu dans les « bons sentiments ». Une telle mentalité fait mieux comprendre la passion sans précédent soulevée par les aventures de la petite Nell et explique que la mort de la jeune héroïne du Magasin d'antiquités, aussi bien que celle de Paul Dombey, ait pu prendre l'allure d'un deuil national. Le lecteur moderne évolué rejette formellement ce genre de pathétique, considéré comme une atteinte à sa dignité intellectuelle. Pour Dickens, au contraire, l'exploitation systématique des mouvements de l'âme, associée au rire, va constituer l'arme de guerre la plus efficace pour s'attaquer à la misère, à la souffrance, à l'iniquité. Son pathos, générateur d'idées, de situations ou de sentiments rudimentaires, s'élève, se transcende jusqu'au symbolisme, et celui-ci, à son tour, devient une satire à laquelle n'échappe rien de ce qui constitue le fondement même de la société victorienne : administration, agent, justice. » 



Jerry le danseur de chiens.
Le théatre de Marionnettes.
Les personnages de cires de Miss Jarley.
                                                         Apprentissage de Nell par Miss Jarley. 

 
Les principaux personnages ne sont pas les mieux dessinés; plus réussies sont les figures épisodiques, ces portraits d'humbles gens dans lesquels Dickens excelle et où son imagination peut se donner libre cours en créant, avec une grande poésie, une réalité qui est plus touchante que la banale réalité, comme l’écrivait Dickens lui-même « a donner au personnage solitaire de l’enfant des compagnons qui sans être invraisemblables, fussent grotesques et extravagants, et d’entourer son innocent visage et ses intentions pures d’êtres aussi bizarres et aussi déplaisants que les sinistres objets qui se dressent près de son lit au moment où son histoire commence à se dessiner. » tels, par exemple, les montreurs de marionnettes Codlin et Short : 

Codlin & Short.
 
«C'étaient deux hommes installés commodément sur l'herbe et tellement occupés qu'ils n'aperçurent pas d'abord les nouveaux venus. Il n'était pas difficile de deviner qu'ils appartenaient à la classe de ces industriels ambulants qui montrent au public les fredaines de Polichinelle. En effet, à cheval sur une pierre sépulcrale, se trouvait derrière eux le héros lui-même, avec son nez et son menton aussi crochus et sa face aussi enluminée que d'ordinaire. Jamais peut-être il n'avait mieux témoigné de son aplomb imperturbable; car il conservait son sourire uniforme, bien que son corps fût renversé dans la position la plus incommode, tout disloqué, tout chiffonné, sans grâce et sans forme, tandis que son long chapeau pointu, se balançant en avant sur ses jambes grêles, menaçait à tout instant, faute d'équilibre de faire faire une culbute à maître Polichinelle. (…) Ils levèrent les yeux avec curiosité, s'interrompant dans leur besogne, au moment où le vieillard et sa jeune compagne arrivèrent près d'eux. Celui qui probablement était chargé de faire mouvoir et parler les acteurs était un petit homme à la face joviale, à l'œil brillant et au nez rouge; il paraissait s'être pénétré, sans s'en douter, de l'esprit et du caractère de son principal personnage. L'autre qui, sans doute, était chargé de percevoir la recette, avait un regard méfiant et dissimulé, qui peut-être aussi était une conséquence de son emploi. Le joyeux compère fat le premier à saluer les étrangers d'une inclination de tête, et, suivant la direction que prirent les yeux du vieillard, il fit la remarque que celui-ci n'avait peut-être jamais vu Polichinelle que sur la scène. Polichinelle, en ce moment, nous sommes fâché de le dire, semblait montrer avec la pointe de son chapeau une des plus pompeuses épitaphes et en rire de tout son cœur. -Pourquoi venez-vous ici pour une pareille besogne? Demanda le vieillard s'asseyant auprès d'eux et contemplant les marionnettes avec un sensible plaisir. -Mais, répondit le petit homme, c'est que nous donnons ce soir une représentation à l'auberge qui est là-bas, et il ne faudrait pas qu'on nous vît réparer nos personnages. Non? s'écria le vieillard faisant signe à Nelly d'écouter; et pourquoi pas ? hein? Pourquoi pas?-Parce que cela détruirait toute illusion et enlèverait tout intérêt. Je parie que vous ne donneriez pas un sou pour voir le lord chancelier, si on vous le montrait en robe de chambre et sans sa perruque? Non, certainement non. Très-bien 1. dit le vieillard se hasardant à toucher une des marionnettes 'puis retirant sa main avec un éclat de rire, il ajouta « C'est donc ce soir que vous devez les montrer? Oui, telle est notre intention, mon maître, et je me trompe fort, ou Tommy Codlin est en train de calculer ce que vous nous avez fait perdre en venant nous surprendre dans nos opérations. Rassurez-vous, Tommy, ça ne peut pas être grand'chose. » Le petit homme accompagna ces derniers mots d'un clignement d'yeux qui voulait dire qu'il n'avait pas grande idée de l'état des finances des deux voyageurs. M. Codlin, qui avait les manières brusques et moroses, répliqua eri enlevant Polichinelle du sommet de la tombe et le rejetant dans la botte: « Je m'inquiète peu que nous ayons perdu un liard. Mais vous êtes trop inconsidéré. Si vous étiez devant le rideau, et si comme moi vous voyiez le public en face, vous connaîtriez mieux la nature humaine. Ah ! Tommy, c'est bien ce qui vous a perdu, de vous attacher à cette branche d'industrie. Lorsque vous représentiez les revenants des drames réguliers dans les foires, vous croyiez à tout excepté aux revenants. Mais maintenant vous êtes un in crédule fini vous ne croyez plus à rien. Jamais je n'ai vu d'homme changé aussi radicalement. N'importe! dit M. Codlin de l'air d'un philosophe mécontent. Je ne suis plus si bête: après cela, c'est peut-être un mal. Tournant alors les figurines dans la botte, en homme qui les connaissait assez pour les mépriser, M. Codlin en retira une, et la soumettant à son associé « Voyez ça! Voilà la robe de Judy qui tombe encore en loques. je parie que vous n'avez apporté ni fil ni aiguille? »Le petit homme secoua et gratta tristement sa tête en présence de l'état déplorable où il voyait un de ses premiers rôles. Comprenant leur embarras, Nelly dit avec timidité « Monsieur, j'ai dans mon panier une aiguille et du fil. Voulez-vous que je vous raccommode cela? Je crois que j'y réussirai mieux que vous. M. Codlin lui-même n'avait rien à objecter contre une proposition si opportune. Nelly, s'agenouillant devant la boite, se mit activement à l'œuvre, et s'en acquitta merveilleusement. Pendant ce temps, le joyeux petit homme regardait Nelly avec un intérêt qui ne fit que s'accroître en jetant un coup d'oeil sur le pauvre vieillard. Il la remercia quand elle eut fini, et s'informa où ils se rendaient ainsi. « Je ne crois pas que nous allions plus loin ce soir, réponditl'enfant en tournant les yeux vers son grand-père. Si vous avez besoin de vous arrêter quelque part, dit l'homme, je vous conseille de vous loger à la même auberge que nous. C'est une longue et basse maison blanche que vous apercevez là-bas. Elle n'est pas chère. Malgré sa fatigue le vieillard fût volontiers resté toute la nuit dans le cimetière, si sa nouvelle connaissance eût dû lui tenir compagnie. Mais comme cela ne se pouvait pas, il accueillit immédiatement avec un vif plaisir la proposition d'aller coucher. »
Par le passé, Dickens avait excellé avec ses esquisses de personnages et de lieux qu’il avait recueillies dans un carnet depuis son plus jeune âge. En observateur original de la vie londonienne il décrivit les aspects pathétiques ou grotesques dans ces tableaux colorés et précis de la vie quotidienne dans « Les esquisses de Boz » 



l Inquiétudes de la petite Nell

 
Parmi les personnages du côté obscur de la force, la description des docks, où se trouve le bouge de Quilp, sont aussi parmi les puissantes du livre :
« Le kiosque dont M. Quilp avait parlé était une espèce d'échoppe en bois toute délabrée et d'une hideuse nudité qui dominait la vase de la rivière et semblait menacer sans cesse d'y tomber. La taverne à laquelle appartenait ce pavillon était un bâtiment détraqué, sapé et miné par les rats, soutenu seulement par de grandes pièces de charpente qui étaient dressées contre ses murailles et lui servaient d'appui depuis si longtemps qu'elles avaient vieilli et fléchi avec leur fardeau, et, par une nuit de vent, on entendait des craquements comme si tout l'établissement allait crouler. La maison était assise, si l'on peut parler ainsi d'une vieille masure plus près d'être renversée que d'être assise, sur une sorte de terrain vague, noirci par la fumée insalubre des cheminées de fabriques et répercutant à la fois le bruit combiné des roues de fer et de l'eau clapotante. Au dedans, ses agréments répondaient parfaitement aux promesses du dehors. Les chambres étaient basses et humides; les murailles toutes visqueuses percées de crevasses et de trous; les marches d'escalier pourries et ravalées; les solives mêmes, sorties de leur assiette, avaient un aspect menaçant qui tenait à distance le passant intimidé.»

Le bouge de Quilp.

 
«On eût eu peine à définir de quel commerce, de quelle profession s'acquittait M. Quilp en particulier, quoique ses occupations fussent nombreuses et variées. Il touchait les loyers de colonies entières, parquées dans des rues sales et des ruelles au bord de l'eau; il faisait des avances d'argent aux matelots et officiers subalternes de vaisseaux marchands il avait une part dans les pacotilles de divers contremaîtres de bâtiments des Indes, fumait ses cigares de contrebande sous le nez même des douaniers, et presque tous les jours avait des rendez-vous à la Bourse avec des individus à chapeau de toile cirée et jaquette de matelot. Sur le rivage de la Tamise, Comté de Surrey, il y avait un affreux chantier, infesté de rats, et nommé vulgairement « le quai de Quilp. » Là étaient un petit comptoir en bois, enfoncé tout de travers dans la poussière, comme s'il était entré dans le sol en tombant des nues, quelques débris d'ancres rouillées, plusieurs grands anneaux de fer, des piles de bois pourri, et deux ou trois monceaux de vieilles feuilles de cuivre, tortillées, fendues et avariées. Dans son quai Daniel Quilp était un déchireur de bateaux, quoiqu'à en juger par tout ce qu'on voyait on dût penser, ou qu'il déchirait les bateaux sur une fort petite échelle, ou qu'il les déchirait en morceaux si petits qu'on n'en voyait plus rien. Bien loin que ce lieu offrît une notable apparence de vie ou d'activité, la seule créature humaine qui l'occupait était un jeune garçon amphibie, vêtu de toile à voiles, dont l'unique travail consistait à rester assis au haut d'une des piles de bois pour jeter des pierres dans la houe à la marée basse, ou à se tenir les mains dans ses poches en regardant avec insouciance le mouvement et le choc des vagues a la marée haute. A Tower-Hill, l'appartement du nain comprenait, outre ce qui était nécessaire pour lui et Mme Quilp, un petit cabinet avec un lit pour la mère de cette dame, qui vivait dans le ménage et soutenait contre Daniel une guerre incessante; et pourtant la dame avait une terrible peur de son gendre. En effet, cet horrible personnage avait réussi de manière ou d'autre, soit par sa laideur, soit par sa férocité, soit enfin par sa malice naturelle, peu importe, à inspirer une crainte salutaire à la plupart de ceux qui se trouvaient chaque jour en rapport avec lui. Nul ne subissait plus complètement sa domination que Mme Quilp elle-même, une jolie petite femme au doux parler, aux yeux bleus, qui, s'étant unie au nain par les liens du mariage dans un de ces moments d'aberration dont les exemples sont loin d'être rares, faisait, tous les jours de la vie banne et solide pénitence de sa folie d'un jour. »

Madame Quilp et son seigneur et maître.

 
« Dickens a identifié « la petite Nelly » avec le souvenir de sa jeune belle-sœur, Mary Hogarth, morte en 1837. De même, certains autres personnages sont empruntés à la vie courante ; grâce à ses dons d'observation, et l'imagination aidant, il a su créer des types caractéristiques et d'une criante vérité : Dick Swiveller, un mauvais gredin ami de Fred Trent, le frère de Nell, que Quilp utilise à ses fins, en le plaçant chez son associé l'avoué Sampson Brass ; la « marquise », femme de ménage de la famille Brass ; entre Dick et la « marquise » se noue une idylle comme entre un chevalier errant et une captive arrachée à sa prison, idylle qui se terminera comme il se doit par un mariage; le tendre et généreux Kit, autre merveilleux personnage du monde de l'enfance cher à Dickens, enfin le monstrueux trio formé par Brass, sa sœur et leur complice Quilp, incarnation de la laideur morale, véritable démon qui sera condamné comme il se doit :
« Au milieu du bourdonnement qui se faisait dans ses oreilles, il put entendre les coups retentir encore à la porte du débarcadère, il put entendre un cri qui s'éleva ensuite, il put reconnaître la voix. Dans la lutte qu'il soutenait contre les vagues, il put comprendre que sa femme et Tom Scott, s'étant égarés, étaient revenus au point même de leur départ, qu'ils étaient tout près de l'endroit où il se noyait, mais sans pouvoir faire le moindre effort pour le sauver, puisqu'il avait lui-même fermé toute communication. Il répondit au cri d'appel par un hurlement qui sembla faire trembler et vaciller les centaines de feux qui voltigeaient devant ses yeux, comme si un coup de vent les eût agités. Vaines clameurs! La marée montait; l'eau pénétra dans la gorge du nain et emporta le corps dans son rapide courant. Il lutta en désespéré et remonta à la surface, frappant la vague avec ses mains, et suivant d'un regard sauvage et ardent des formes noires qui passaient près de lui. C'était la coque d'un vaisseau! Il put en toucher la surface lisse et glissante. Il jeta encore un cri retentissant, mais l'eau plus forte que lui l'entraîna sous la quille avant qu'il pût se faire entendre; cette fois elle n'emportait plus qu'un cadavre. Dans ses caprices elle se fit un jouet de cette horrible épave, tantôt la meurtrissant contre des pieux gluants, tantôt la cachant dans la vase ou les hautes herbes du rivage, tantôt la heurtant pesamment sur de grosses pierres, ou la couchant sur le sable, tantôt paraissant vouloir la reprendre, et par une aspiration puissante l'attirant en avant jusqu'à ce que, lasse de cet épouvantable jeu, elle rejeta le cadavre dans un endroit marécageux, juste à la place infâme où des pirates avaient été autrefois pendus avec des chaînes par une nuit d'hiver et laissés à la potence pour y laisser blanchir leurs os. Le voilà donc là, tout seul. L'horizon était embrasé, et l'eau qui avait porté le corps en ce lieu s'était colorée de cette subite lumière, tandis que le nain flottait à sa surface. La maison de bois qu'un homme vivant, à présent cadavre abandonné, venait de quitter tout à l'heure, n'était plus qu'une ruine flamboyante. Un reflet de l'incendie éclairait le visage de Quilp. Ses cheveux, qu'agitait la brise humide, se mouvaient sur sa tête comme par une ironie de la mort, une ironie qui eût réjoui le cœur de Quilp lui-même s'il eût encore été de ce monde, et le vent de la nuit soulevait ses habits en se jouant. »
La fin de Quilp.
Kit à la maison.
Kit est récompensé.
Visite surprise de Kit.
La publication du Magasin d’Antiquités s’acheva en janvier 1941 sur le jugement dernier habituel, c'est-à-dire sur l’apothéose des bons et les châtiments des méchants qu’on avait vu graviter autour de la petite Nell. Toute l’Angleterre pleurait avec Dickens la mort de l’héroïne.
On ne peut d’ailleurs vraiment se rendre compte du succès de ce roman de Dickens auprès de ses contemporains sans citer cette anecdote : Lors de la dernière livraison en fascicule tirée à 100.000 exemplaires, (soit un exemplaire par groupe de dix familles pour une lecture publique), l’acheminement des exemplaires pour les lecteurs d’outre-Atlantique se fit par bateau. Au débarcadère de New-York des centaines de lecteurs s’étaient massés dans l’attente de la livraison de l’épilogue. Tandis que le bateau s’amarrait, certains lecteurs impatients ne purent s’empêcher de crier : « Est-ce que la petite Nell est morte ? » Un ami de Dickens, qui ne le savait que trop, jeta son exemplaire du «Magasin d'antiquités» par la fenêtre d'un train en s'écriant: «Il n'aurait pas dû la tuer!»
Si grande est la célébrité de Dickens que les gens courent dans la rue, le dépassent et font demi-tour pour le croiser. Sa seconde tournée outre-Atlantique, en 1868, est un triomphe. Le Parlement et la vieille église de Boston sont repeints en rose, et les rues de la ville balayées deux fois en son honneur.
Merci et Joyeux Noël, Monsieur Dickens. 

L'ultime demeure.

Mort de la petite Nell.


Joyeux Noël et Bonnes fêtes de fin d’année à toutes et tous.

lundi 21 décembre 2015

Au commencement était Alice....


            Illustration de Benjamin Lacombe

Au commencement était Alice, une petite brunette aux cheveux coupés court pour laquelle le révérend Dodgson, alias Lewis Carroll, avait une affection particulière, la qualifiant, dans son journal, d'« absolument fascinante ». Charles Dodgson, qui a étudié au collège de Christ Church à l'université d'Oxford, y est devenu professeur de mathématiques. C'est en 1856 qu'il fait la connaissance d'Alice, alors âgée de 4 ans. Elle est une des filles du doyen du collège, Henry Liddell. Le 4 juillet 1862, il l'invite, en compagnie de ses deux soeurs, à faire un tour en barque sur la rivière qui traverse Oxford et, pour les amuser, improvise une histoire pleine de péripéties féeriques. « J'avais, pour commencer, ­expédié mon héroïne au fond du terrier d'un lapin, sans avoir la moindre idée de ce qui se passerait ensuite », écrira-t-il des années plus tard. Pour plaire à sa préférée, il nomme son ­héroïne Alice et, à la demande insistante de l'heureuse élue, accepte de mettre sur le papier le conte qu'il vient d'imaginer. Il rédige ainsi une première version, et quelques mois plus tard, offre à Alice Liddell un manuscrit calligraphié et illustré de sa main, intitulé Les Aventures d'Alice sous terre. Et c'est finalement un livre augmenté et remanié, illustré par un caricaturiste de renom, John Tenniel, qui paraît, il y a tout juste cent cinquante ans, en 1865, signé Lewis Carroll et intitulé Les Aventures d'Alice au pays des merveilles. Six ans plus tard viendra la suite, De l'autre côté du miroir, formant ainsi un diptyque dont le monde entier connaît les épisodes et les personnages.

Au commencement, Alice, c'est donc Alice Liddell. Au fur et à mesure que Carroll invente son personnage, il le « lie consciemment à l'enfant qui est là devant lui et qui l'écoute avidement », écrit Jean-Jacques Mayoux dans sa préface à l'édition Garnier-Flammarion. Sans doute lui donne-t-il certains traits du caractère de cette « enfant de ses rêves », des expressions, des manières de réagir, mais le personnage, bien entendu, s'émancipe, devient une Alice de fiction, imaginée par son créateur qui se garde de la décrire physiquement. Et quand vient le moment de briefer John Tenniel, le premier illustrateur invité à donner un visage à l'héroïne du conte, ce ne sont pas des portraits de la petite Liddell que Lewis Carroll lui confie, mais des images d'autres fillettes qu'il puise dans sa vaste collection de photographies peu à peu constituée : des petites blondes aux cheveux longs, plus conformes aux stéréotypes de l'époque. « Il souhaitait qu'Alice ait l'air bien élevée, polie, dans le moule, une petite fille modèle de la bourgeoisie, un peu diaphane et d'apparence candide », imagine l'illustrateur Benjamin Lacombe.




Ses habits, jolies robes, souliers de luxe, trahissent son milieu d'origine. Alice appartient à la classe supérieure. « Des indices dans le texte le montrent clairement, remarque Lawrence Gasquet, professeur de littérature britannique à l'université Jean-Moulin-Lyon 3, et spécialiste de Carroll. Au cours de l'épisode de "la mare de larmes", par exemple, Alice passe en revue les petites filles qu'elle connaît pour savoir si elle ne serait pas devenue l'une d'entre elles. Se serait-elle changée en Mabel ? Cette idée l'horrifie car celle-ci habite une "maisonnette exigüe" et n'a "presque pas de jouets." » Alice a ainsi conscience de la supériorité de sa classe, elle peut parfois être snob, et même « un peu pimbêche », aux yeux de l'illustratrice Rébecca Dautremer qui, depuis l'enfance, se sent mal à l'aise avec Alice, « une petite bonne femme prétentieuse et raisonneuse qui n'aspire qu'à devenir la reine du bal ».


En apparence bien élevée, lisse et naïve, Alice serait-elle une méchante fille, arrogante et manipulatrice ? Insolente, sûrement. Et courageuse, si l'on veut bien considérer que ses aventures consistent pour l'essentiel en une rafale de confrontations avec des créatures aussi extravagantes que féroces, pour la plupart figures d'un monde adulte sans queue ni tête, dont le seul objectif est de lui clouer le bec et de la mettre au pas. Comment s'étonner alors qu'elle utilise toutes les armes à sa disposition, demande Philippe Forest, écrivain et professeur de littérature : « Alice au pays des merveilles est l'histoire d'une petite fille jetée dans un monde d'une grande cruauté dont elle essaie de triompher, déployant toutes les ressources de son intelligence. Elle est certes raisonneuse, mais elle joue sa survie. La première version de ses aventures avait pour titre Alice sous terre, c'est bien d'une descente aux enfers qu'il s'agit. » Cet enfer, Rébecca Dautremer le voit peuplé de vieux fous, d'une chenille à moitié droguée, d'un chat dont on ne voit que les dents, gouverné par une reine hystérique, un roi soumis et des valets terrorisés
Inventée par un homme d'une trentaine d'années, Alice a l'insolence de l'enfance, elle s'oppose au monde adulte qui maîtrise le langage, le verrouille et le cadenasse pour en faire l'instrument de sa domination. « Alice apprend à répon­dre, à rétorquer, à devenir grande en manipulant le langage, seule face à des créatures qui ne cessent de lui dire qu'elle n'emploie pas les bons mots, qu'elle ne sait pas ce qu'elle dit, expli­que Lawrence Gasquet. Lewis Carroll est un précurseur, il met le doigt sur les ressorts du langage, il en saisit le potentiel de subversion, il montre, avec humour, combien les mots, riches de mille significations, peuvent nous échapper. » Au début du conte, Alice se laisse faire, elle est impressionnée, mais elle comprend peu à peu combien ses interlocuteurs adultes jouent avec les mots pour soutenir des positions en fait arbitraires. Elle réalise que le langage instaure une relation de pouvoir, qui conforte la loi du plus fort. Elle se rebelle, jusqu'à mettre fin au rêve dans lequel elle s'était engagée : elle retrouve sa taille et reprend sa place dans le monde. « Alice se révolte en jetant à la face des adultes : il n'y a pas un sens, mais une multiplicité de sens, donc rien n'est impossible, puisque tout est possible », remarque Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville, à Paris, qui prépare un spectacle destiné aux enfants, Alice et autres merveilles.
Alice, figure de la rébellion ? C'est ainsi que la verront les surréalistes, Breton et Aragon en particulier : icône de la révolte, de la poésie, de l'esprit d'enfance. Lewis Carroll est « un maître d'école buissonnière », écrira André Breton. Le créateur d'Alice donne raison aux enfants contre les adultes, et d'une certaine manière, assez ambiguë, « leur enseigne à ne pas grandir, souligne Philippe Forest. L'Alice de Carroll comme le Peter Pan de Barrie sont des oeuvres écrites par des adultes qui ont vécu le fait de grandir comme une disgrâce. Ils tentent de renouer avec l'enfance qu'ils ont perdue en inventant ces figures légendaires. » Lewis Carroll, poursuit Emmanuel Demarcy-Mota, voulait effacer les frontières entre son monde et celui de la petite fille qu'il aimait, « il raconte une histoire à cette enfant en lui proposant d'en être la cocréatrice, cette histoire étant appelée à établir le lien entre leurs deux mondes ».

“Alice est indissociable de l’imaginaire romantique”

Mathématicien, poète, photographe, Lewis Carroll est resté toute sa vie célibataire. Bègue et gaucher, il était mal à l'aise en compagnie des adultes, mais son bégaiement cessait dès qu'il s'adressait aux enfants, aux petites filles en particulier. « Elles sont les trois quarts de ma vie », dira-t-il un jour. Dans certaines de ses photos, comme par exemple ce portrait d'Alice Liddell en « petite mendiante », robe déchirée, épaule et poitrine en partie dénudées, tout comme dans le texte de ses contes, à la dimension érotique sous-jacente — cette relation de prédation à laquelle Alice est confrontée —, Lewis Carroll laisse affleurer une attirance pour les très jeunes filles qui pourrait lui valoir aujourd'hui d'être soupçonné de pédophilie. En deuil de l'enfance, est-ce lui qui parle à travers Alice ? Change-t-il d'âge et de sexe pour tenir un discours hostile au monde adulte dans lequel il étouffe ? « Sans doute, répond Philippe Forest. Il ne faut pas être dupe de ce tour de passe-passe littéraire. Nous finissons par ne plus voir l'enfance qu'à travers les représentations qu'en ont données des écrivains comme Carroll. Mais que sait-on de l'enfance ? Alice est indissociable de l'imaginaire romantique. Une sorte d'idéal qui mêle l'enfant, la femme, le peuple, le bon sauvage dont le mythe naît avec les Lumières et s'épanouit avec Chateaubriand. Cet imaginaire est encore prégnant aujourd'hui, il prend même une nouvelle vigueur à travers le culte que nous vouons à l'enfance et à la jeunesse. » Cent cinquante ans après sa naissance, Alice continue d'intriguer. Qui est-elle ? Que représentent ses tribulations dans le terrier du lapin ? Lewis Carroll a disparu depuis longtemps, mais son personnage se moque de la mort.

Michel Abescat. Télérama

jeudi 17 décembre 2015

Stars Wars : le réveil de la Force






Je n'ai nul besoin de récapituler le résumé des épisodes précédents. Les cinéphiles hermétiques au genre se fermeront illico telles des huîtres, ce qui serait fort dommage en ces jours de fête à venir. Les aficionados de la première heure et ceux qui ont suivi n'en ont nul besoin. Ils connaissent par cœur la première trilogie et la Prélogie qui en est la suite mais la précède. L'épisode 1 a été créé et est sorti sur les écrans après l'épisode 3. Je précise pour les huîtres qui lisent quand même le billet, que personne ne s'est cassé la gueule avec les boites de bobines, ramassées ensuite à la va vite et projetées dans le désordre.

 Les autres comprendront. 


Pour ma part j'avais adoré la première trilogie sortie entre Valérie Giscard d'Estaing et François Mitterrand de 1977 à 1983. Ça ne nous rajeunit pas. Surtout moi. A l'époque j'étais jeune, fringuant et dynamique. Et n'allez pas me contrarier en me disant le contraire. En ce qui concerne la Prélogie de 1999 à 2005 j'étais resté plus réservé. Et puis, entre temps, j'avais pris un coup de vieux, même si 47 ans, lors de l'épisode 1, n'est pas un âge canonique mais bon, c'est ainsi.

Alors, hier, lorsque je me suis retrouvé en salle entouré d'adolescents, ce qui n'est pas désagréable, je me suis légèrement assoupi pendant les interminables publicités. Le Réveil de la Force allait de transformer en Réveil de l'Amorphe.

Mais, dès les premières images suivant le générique, la magie a opéré de nouveau grâce au talent du scénariste de "l'Empire contre attaque" et "le retour du Jedi" : Lawrence Kasdan, et du réalisateur de "Mission Impossible" : J.J. Abrams qui ont su retrouver l'esprit de la trilogie originelle à coups de clins d’œil, citations, variations de scènes… et des plans secrets cachés dans un droïde, comme au début de La Guerre des étoiles, un nouvel espoir (1977).


Et puis, il y a les retrouvailles avec de vieux amis pas revus depuis trente ans et qui nous manquait : Han Solo, princesse Leia, Chewbacca, R2-D2, C-3PO et Luke Skywalker.


Certes, tout n'est pas parfait dans ce film parfois pressé. La première trilogie ne l'était pas non plus. Mais cette projection fut un moment absolument jubilatoire affiché sur les mines réjouis des spectateurs dont la mienne.

dimanche 13 décembre 2015

La maison du Père-Noël à Sous-Parsat (Creuse)



"Sous-Parsat, petit village creusois, se pare de mille feux et parures pour accueillir le Père-Noël qui y possède une petite maison. Dès le mois de septembre, les bénévoles et villageois se relaient pour réaliser les plus beaux décors possibles ! 
Le Père Noël sera présent le samedi 12 et du 19 au 23 décembre, son arrivée est prévue vers 17h45, il repartira vers 19h, voir d'autres enfants et préparer les commandes avec ses lutins. Le village restera illuminé du 24 décembre au 1er janvier de 17h30 à 20h.


                                                Cliquez sur les images pour les agrandir















jeudi 10 décembre 2015

Alice des origines

Dans son Journal à la date du 4 juillet 1862, Lewis Carroll écrit : "J'ai fait une expédition en amont de la rivière avec Duckworth et les trois petites Liddell, jusqu'à Godstow où nous avons goûté sur la berge. Nous ne fûmes pas de retour à Christ Church avant 8 heures moins le quart", et, le 10 février 1863 il ajoute en face de ces phrases la note suivante : "C'est à cette occasion que je leur racontai le conte des Aventures d'Alice sous terre, que je me suis mis en devoir de rédiger à l'intention d'Alice et qui est maintenant terminé bien que les illustrations soient loin d'être faites." Et vingt-quatre ans plus tard, en avril 1887, dans un article de revue il développe son récit: "Combien de fois n'avions-nous pas ramé ensemble sur ces flots paisibles, les trois fillettes et moi, qui improvisais un conte à leur intention! [...] Mais aucun de ces contes ne fut jamais rédigé; ils vivaient et mouraient, comme des éphémères, durant chacun l'espace d'un après-midi tout en or, jusqu'au jour où, par hasard, l'une de mes petites auditrices demanda que le conte fût pour elle mis sur papier. Bien des années ont passé, mais je me rappelle distinctement, à l'heure où j'écris ces lignes, comment, cherchant désespérément un thème féerique original, j'avais, pour commencer, expédié mon héroïne au fond d'un terrier de lapin, sans avoir la moindre idée de ce qui se passerait ensuite." Version corroborée par le témoignage de Duckworth, un collègue de Carroll, qui déclara en 1899 : "Je ramais à l'arrière et lui à l'avant lors de ce fameux voyage jusqu'à Godstow, au cours des vacances d'été, durant lesquelles nous avions pour passagères les demoiselles Liddell, et l'histoire fut en fait composée et dite :par-dessus mon épaule, à l'intention d'Alice Liddell, qui dirigeait notre embarcation. Je me rappelle que je tournai la tête et dis: "Dodgson, est-ce là une aventure que vous improvisez?" Et il me répondit: "Oui, j'invente au fur et à mesure." Je me rappelle aussi fort bien que, lorsque nous eûmes ramené les trois fillettes chez elles, Alice dit, en nous souhaitant une bonne nuit: "Oh! Monsieur Dodgson, je voudrais bien que vous écriviez pour moi les aventures d'Alice."


«La presque totalité des Aventures d’Alice sous terre fut racontée lors de cet après-midi éclatant de lumière, tandis qu’une brume de chaleur frémissait sur les prés, là où notre groupe avait mis pied à terre pour s’abriter un moment, à l’ombre des meules, près de Godstow. Il me semble que les histoires qu’il nous raconta cet après-midi là furent meilleures qu’à l’accoutumée, car je me rappelle très distinctement cette expédition, et je me rappelle aussi que, le lendemain, je commençai à le harceler pour qu’il rédige l’histoire pour moi, chose que je n’avais encore jamais faite. C’est à cause de mes "et après ?, et après" et de mon insistance qu’après avoir dit qu’il y réfléchirait, il finit par me le promettre, mais avec hésitation il se lança dans la rédaction." Confiera Alice en 1932 à un magazine lors du centenaire de la naissance de Carroll.
Le soir même, Dodgson entame la rédaction d’Alice au pays des merveilles. Il écrit furieusement, toute la nuit durant, et note dans son journal : «Je l’ai fait pour une seule raison: combler l’enfant que j’aimais »
Il offrira à la fillette en cadeau pour son Noël un carnet soigneusement manuscrit et illustré. 


Augmenté et désormais signé par un certain Lewis Carroll, ce texte va devenir en 1865 Alice au pays des Merveilles. Les images initiales, jugées inadéquates, ont alors laissé place aux dessins d'un dessinateur réputé, John Tenniel.


 "L’amitié d’Alice et de Lewis Carroll naît six ans plus tôt, dans les jardins de Christ Church, une série d’espaces clos, séparés par des murs de pierre. Derrière chaque porte se cachent des massifs de fleurs exubérants et des pelouses parfaites. Alice Liddell avait l’habitude de regarder le jardin de la cathédrale par le trou d’une serrure depuis la résidence du doyen et dans le conte, elle n’arrive pas à pénétrer le jardin défendu. C’est Charles Dodgson qui lui ouvre la porte, un jour de printemps. Il vient prendre la cathédrale en photo avec son appareil flambant neuf. Les sœurs Liddell accourent, elles l’interrogent sur sa curieuse machine. Les présentations sont faites. Dans les années qui suivent, Dodgson devient l’un des meilleurs portraitistes anglais. Il prend de nombreux clichés d’Alice et lui raconte des histoires pendant les longues pauses nécessaires à l’impression argentique. Il photographiera d’autres petites filles – parfois dénudées et dans des poses sensuelles –, avec le consentement de leurs parents. A une époque puritaine où l’on célèbre l’innocence et la vertu par des images d’enfants nus, les clichés ne choquent pas. Entre deux séances de photos, le spécialiste de logique apprend les échecs à Alice, l’aide à attraper son chat Dinah bloqué dans le noisetier du jardin – le stupide matou aurait inspiré l’inquiétant Chat du Cheshire, dont le sourire demeure après sa disparition. Il l’emmène au tout nouveau musée d’Histoire naturelle d’Oxford qui inspire son bestiaire dans le conte. Dodgson, esprit conservateur et bigot, se passionne pour le non-sens, les inversions, les associations libres d’images – les surréalistes y verront un précurseur, Deleuze également. Il dessine ses bêtes mutantes avant de confier l’illustration du livre à John Tenniel. A l’entrée du musée, trône toujours un «dodo» que Charles et Alice ont admiré ensemble. Cette grosse dinde paresseuse – qui serait à l’origine de l’expression «faire dodo» – a définitivement disparu de l’île Maurice au XVIIe siècle. Dans Alice, c’est le dodo qui propose une course en rond à la façon des réunions politiques afin de sécher les animaux mouillés par une larme de la petite fille. Le dodo, c’est aussi Lewis Carroll. L’homme, qui a toujours bégayé, se présente en disant : «Je m’appelle Charles Do-do-Dodgson.» Alice le surnomme affectueusement «dodo». Des années plus tard, Alice Liddell, devenue adulte, évoquera son ancien «ami» en des termes chaleureux. Elevé au milieu de sept sœurs, le vieux garçon, mal à l’aise en société, semble avoir été aimé des enfants. Il ne sera jamais accusé d’en avoir abusé. Le journal décapité. Dans la cour centrale du collège de Christ Church, le professeur Dodgson occupe un confortable duplex à partir de 1868. Papier peint vert, rideaux, canapés rouges. Des effluves chimiques viennent du laboratoire photographique. Lorsque Dodgson meurt trente ans plus tard, sa famille récupère son journal intime. C’est sans doute à ce moment qu’une page du mois de juin 1863 est tranchée à l’aide d’un rasoir – on ne peut s’empêcher de penser au «Coupez-lui la tête» hurlé par la Reine de cœur. A ce moment-là, la famille Liddell lui interdit de fréquenter les trois filles. Que s’est- il passé ? Certains imaginent que le révérend aurait franchi le pas, et demandé la main d’Alice pour l’épouser à sa majorité. Cette pratique n’avait rien d’exceptionnel sous l’ère victorienne, mais, elle était, en l’occurrence, impensable : les Liddell avaient du sang noble, Dodgson était un obscur professeur. Le poème introductif d’A travers le miroir, écrit quelques années plus tard – et dédié à Alice, nomme clairement la situation et le malheur de Charles : «Enfant au front plus pur qu’un beau ciel sans nuage Aux yeux de songe émerveillés Malgré la loi du temps qui veut que de ton âge La moitié d’une vie me sépare à jamais Ton sourire si tendre accueillera je gage Le cadeau d’amour de ce conte de fées.» 

mardi 8 décembre 2015

Alice au pays des merveilles, illustrations de Benjamin Lacombe


L'illustrateur français Benjamin Lacombe revisite de son coup de crayon si particulier l'univers inquiétant du conte de Lewis Carroll, à l'occasion de ses 150 ans et vous propose de suivre Alice et le lapin blanc dans une "édition anniversaire magnifiquement et magiquement illustrée, emmenant ainsi son lecteur au cœur d’un univers pétri de références satiriques".  
Au fil du récit, les images (tantôt la gouache, tantôt l'huile et aquarelle) s’imprègnent d’une envoûtante fantaisie baroque et offrent une dimension graphique surréaliste et subversive, jouant sur le double sens du texte de Lewis Carroll. 

Le texte original est enrichi à la fois de lettres à Alice Liddell, Marie MacDonald ou encore Amy Hughes, mais également de notes et notices "Les jeux de languages d'Alice", bibliographie, biographies et chronologie.
Alice au pays des merveilles, illustration de Benjamin Lacombe, Editions Soleil
Benjamin Lacombe est né à Paris, le 12 juillet 1982. Auteur, illustrateur et peintre, il est un représentant phare de la nouvelle illustration française.Benjamin Lacombe a écrit et illustré plus d'une vingtaine de livres traduits et primés à travers le monde : Les Amants Papillons, La Mélodie des Tuyaux, Les Contes Macabres, L'Herbier des fées, Ondine, Swinging Christmas, Madame Butterfly, Les Super-Héros détestent les artichauts... 
Calendrier 2016 aux éditions Soleil

samedi 5 décembre 2015

L'école des colonies de Didier Daeninckx




 « Nos ancêtres les Gaulois. » C'est ainsi que débutent les cours d'histoire des écoles du Tonkin, du Dahomey ou du Soudan, à l'orée du XXe siècle. Le domaine colonial français 11 millions de kilomètres carrés, 48 millions d'habitants occupe alors le deuxième rang mondial.

Quoi de plus révélateur  du projet colonial que les manuels, les images, le matériel pédagogique destinés aux écoles de l'"empire"?  Didier Daeninckx , journaliste, romancier ancré dans la réalité sociale, prolonge son étude des parts d'ombre du fait colonial entamée avec Cannibale (où il revisitait les coulisses tragiques de l'Exposition Coloniale de 1931 et dont il publie une suite)  par un dossier imagé des errements de la doctrine pédagogique de la France coloniale, entreprise dont les dommages collatéraux sont toujours à l’œuvre.
  

Les écoliers d'Afrique subsaharienne, d'Asie, d'Océanie, des Antilles ou du Maghreb sont éduqués pour devenir de vrais Français. Chaque matin les cours commencent après avoir inscrit en français sur un tableau noir : « Mes enfants, aimez la France votre nouvelle patrie. »


L'apprentissage de la langue est l'élément clé de la francisation. Hygiène, discipline et morale, les valeurs civilisatrices, sont inculquées sur un mode paternaliste tricoté de racisme.


Le traitement manichéen réservé à l'expansion coloniale dans les manuels scolaires reflète l'idéologie d'alors : le colonialisme envisagé comme une nécessité politique, économique et humanitaire, une oeuvre républicaine apte à établir ordre et paix. Un enseignement pour modeler aux besoins de la France une future main-d’œuvre qu'il importe d'assimiler. En écho, les cartes de géographie détaillent les richesses économiques des « possessions » françaises et des affiches scolaires édifiantes sanctifient Savorgnan de Brazza ou Lyautey comme «pacificateurs».



mercredi 2 décembre 2015

Palmyre de Paul Veyne




A la barbarie aujourd'hui à l'oeuvre en Syrie, Paul Veyne répond par un livre dédié à la mémoire de Khaled al-Assaad, directeur des antiquités de Palmyre de 1963 à 2003, décapité par Daech en août 2015.
 Un livre qui s'adresse au «lecteur honnête homme» et dont Paul Veyne explique le projet : «Malgré mon âge avancé, c'était mon devoir d'ancien professeur et d'être humain de dire ma stupéfaction devant ce saccage incompréhensible et d'esquisser un portrait de ce que fut la splendeur de Palmyre, qu'on ne peut plus désormais connaître qu'à travers les livres.» L'historien nous conduit donc vers un autre monde, là où le négociant grec, puis le magistrat romain entendaient parler l'araméen et étaient frappés par les vêtements et les bijoux, étonnés que de telles richesses aient pu naître dans ce désert où stationnaient des caravanes de chameaux. A Palmyre, près des pilastres qui soutiennent les portiques, près des statues en bronze, travaillaient et logeaient des cordonniers, des fabricants d'outres en cuir, des orfèvres. L'oasis de Palmyre, « république marchande », résonnait des transactions commerciales : myrrhe, poivre, ivoire, perles partaient pour Rome ou Alexandrie. Paul Veyne évoque aussi Zénobie, reine de Palmyre, qui, en 270, conquiert l'Egypte avant d'être vaincue par l'empereur Aurélien - lequel met Palmyre à sac, sans la détruire. Remontant le cours du temps, l'historien nous emmène plus loin encore, quand Palmyre s'appelait Tadmor...

Qu'est-ce que Palmyre ? Une ville araméenne, arabe, un patchwork de cultures ? Les divinités y sont nombreuses, plus d'une soixantaine dont les noms nous sont parvenus : dieux araméens, mésopotamiens, arabes, perses. Des millénaires de culture et d'histoire que Daech dynamite. «Oui, décidément, écrit Paul Veyne en conclusion de ce livre émouvant et flamboyant, ne vouloir connaître qu'une seule culture, la sienne, c'est se condamner à vivre sous un éteignoir.» 
Gilles Heuré


Palmyre, l'irremplaçable trésor, de Paul Veyne, éd. Albin Michel, 144 p., 14,50 €.