Affichage des articles dont le libellé est Côté Modiano. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Côté Modiano. Afficher tous les articles

mardi 9 décembre 2014

Patrick Modiano à Stockholm ou le discours d’un roi





Une ovation debout, d’une durée inhabituelle en de tels lieux, a salué le discours de réception du prix Nobel de littérature prononcé par Patrick Modiano ce dimanche en fin d’après-midi dans les locaux de l’Académie suédoise à Stockholm. Il est vrai que l’exercice a rarement donné lieu à tant d’humilité dans l’expression de la pensée, mêlée à une telle qualité dans l’écriture. Il se déroula selon la tradition, c’est à dire sans protocole particulier ni lambris ostentatoires, l’écrivain se tenant debout derrière un pupitre sur une estrade, face à quelques centaines d’invités, de personnalités suédoises et de journalistes venus de partout, les uns et les autres suivant sur une copie du texte dans leur langue remise juste avant à l’entrée. 


Aussi émouvant qu’ému, éprouvant une puissante appréhension à l’idée de se retrouver pour la première fois devant une si nombreuse assemblée (généralement, son bégaiement et le processus d’inachèvement de ses phrases s’enclenchent dès qu’il doit faire société avec plus de deux personnes à la fois), il s’avoua d’emblée comme relevant de la catégorie des romanciers plus doués à l’écrit qu’à l’oral, ce qui est un euphémisme s’agissant du plus célèbre hésitant de France. Lui qui a une forte conscience d’appartenir à ce qu’il appelle « une génération intermédiaire« , il s’est dit d’une époque au sein de laquelle on ne laissait pas parler les enfants ; et quand on les laissait, on ne les écoutait pas ; d’où sa volonté d’écrire. Puis il a évoqué le travail du romancier, s’aidant de nom

breuses métaphores, picturales, musicales, artisanales, en tout cas artistiques, un travail proche de celui du fresquiste, solitaire et haut perché.

Il fut question du livre comme d’une longue fuite en avant, de la distance à laquelle se tient le romancier, de son pouvoir d’identification à ses personnages (et tant pis si Flaubert n’a jamais vraiment dit « Mme Bovary, c’est moi »), de l’invisible complicité entre le lecteur et l’auteur, de sa propre vocation de poète raté (« c’est avec de mauvais poètes que l’on fait de bons prosateurs »), de la topographie des métropoles et de l’influence des « plis sinueux des grandes capitales« (Baudelaire) sur l’imaginaire des écrivains, de son enfance énigmatique avec ses lieux et ses personnes mystérieuses qui constituèrent la matrice de son oeuvre, de la rêverie et du somnambulisme, des nouvelles incertitudes de la mémoire d’aujourd’hui, et de sa propre naissance due au Paris de l’Occupation. Outre Mandelstam et Edgar Allan Poe, il cita « Les cygnes sauvages à Coole » (The Wild Swans at Coole, 1916), un poème de Yeats, l’une de ses grandes admirations :


« Le dix-neuvième automne est descendu sur moi/ Depuis que je les ai comptés pour la première fois ;/ Je les vis, avant d’en avoir pu finir le compte/ Qui (et non : ils) s’élevaient soudain/ Et s’égayaient en tournoyant en grands cercles brisés/ Sur leurs ailes tumultueuses/ Mais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles/ Majestueux et pleins de beauté./ Parmi quels joncs feront-ils leur nid,/ Sur la rive de quel lac, de quel étang/ Enchanteront-ils d’autres yeux lorsque je m’éveillerai/ Et trouverai, un jour, qu’ils se sont envolés ? Le dix-neuvième automne est descendu sur moi/ Depuis que je les ai comptés pour la première fois ;/ Je les vis, avant d’en avoir pu finir le compte/ Ils s’élevaient soudain/ Et s’égayaient en tournoyant en grands cercles brisés/ Sur leurs ailes tumultueuses/ Mais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles/ Majestueux et pleins de beauté./ Parmi quels joncs feront-ils leur nid,/ Sur la rive de quel lac, de quel étang/ Enchanteront-ils d’autres yeux lorsque je m’éveillerai/ Et trouverai, un jour, qu’ils se sont envolés ? » (Traduction de Jean-Yves Masson, tirée de l’ »Anthologie bilingue de la poésie anglaise », La Pléiade)

Il eut également une pensée pour « mon cousin lointain Amedeo Modigliani », parenté dont on se souvient pas qu’il l’ait souvent citée, peut-être parce que cela le ramène à son propre frère disparu, Rudy Modiano, sa blessure la plus intime, enterré à quelques tombes du peintre : on ne peut regarder l’une sans apercevoir l’autre dans la perspective. Patrick Modiano n’aura jamais été aussi loin dans le dévoilement de son art poétique. Il l’a fait avec un luxe de détails, une précision, une finesse, une discrète culture et une intelligence rares dans ce genre d’intervention officielle.

Au fond, et c’est lui qui la premier qui en a fourni la clef en rendant hommage à Eugène Sue, on pourrait ceindre l’ensemble de son oeuvre d’un bandeau « Les mystères de Paris ». Une vingtaine de romans pour dire la forme d’une vie à travers la forme d’une ville, les siennes, ville à laquelle il doit tout et qui lui devra tant. Vêtu d’un strict costume noir, le cou noué d’une cravate noire sur sa chemise blanche, il lut son texte calmement, d’un trait, face à un public au premier rang duquel on reconnaissait sa femme, ses filles, les Gallimard, Bernard Pivot…. « Confusion » et « brouillard » furent bien prononcés, mais pas un seul « c’est bizarre… ». Et pas la moindre hésitation. Le roi Modiano avait réussi son premier et dernier grand discours.

Samedi, lors de la traditionnelle conférence de presse, le 15 ème Français récompensé par le prix Nobel de littérature, 69 ans, s’était lancé dans une surprenante digression sur les rapports entre la littérature et l’internet. Se montrant optimiste sur la capacité des lecteurs à trouver « des choses romanesques » sur la Toile, il a rappelé son appartenance à une génération de l’immédiat après-guerre pour laquelle la lecture était plus facile car « le temps était interminable », situation plus propice à la rêverie dont on sait qu’elle s’harmonise mieux avec l’imaginaire, donc la littérature. Les réseaux sociaux n’étaient d’ailleurs pas absent de cette analyse dont il n’est guère coutumier, du moins publiquement, en estimant que la part de mystère propre à leur imaginaire avait partie liée avec … le roman policier ! (et pourquoi pas…). On ne voit guère Patrick Modiano face à un ordinateur. Lui-même reconnaît que l’instrument lui oppose une certaine résistance :« J’ai cherché à savoir ce que quelqu’un était devenu, mais Internet ne me donnait pas de réponse», a-t-il avoué avant de se lancer dans un développement bien dans sa manière sur le rôle à venir de la mémoire dans un monde dominé par le culte de l’immédiat où tout disparaît tout le temps avant de réapparaître sous forme fragmentée. .

Prochaine étape : mercredi toujours à Stockholm pour recevoir le prix des mains du roi de Suède, Carl XVI Gustaf, en même temps que les autres lauréats 2014, à l’exception de ceux de la paix qui le reçoivent à Oslo. Une mondanité après le plus difficile : l’écriture de ce qui demeurera comme l’un des plus beaux « Discours de Suède ».

Pierre ASSOULINE La République des livres

lundi 8 décembre 2014

Patrick Modiano : discours du prix Nobel 2014








Je voudrais vous dire tout simplement combien je suis heureux d’être parmi vous et combien je suis ému de l’honneur que vous m’avez fait en me décernant ce prix Nobel de Littérature.


C’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. On serait tenté de croire que pour un écrivain, il est naturel et facile de se livrer à cet exercice. Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral. Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule. Il écoute les conversations sans en avoir l’air, et s’il intervient dans celles-ci, c’est toujours pour poser quelques questions discrètes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l’entourent. Il a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits. Bien sûr, après de multiples ratures, son style peut paraître limpide. Mais quand il prend la parole, il n’a plus la ressource de corriger ses hésitations.


Et puis j’appartiens à une génération où on ne laissait pas parler les enfants, sauf en certaines occasions assez rares et s’ils en demandaient la permission. Mais on ne les écoutait pas et bien souvent on leur coupait la parole. Voilà ce qui explique la difficulté d’élocution de certains d’entre nous, tantôt hésitante, tantôt trop rapide, comme s’ils craignaient à chaque instant d’être interrompus. D’où, sans doute, ce désir d’écrire qui m’a pris, comme beaucoup d’autres, au sortir de l’enfance. Vous espérez que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur.


« Un romancier ne peut jamais être son lecteur »


L’annonce de ce prix m’a paru irréelle et j’avais hâte de savoir pourquoi vous m’aviez choisi. Ce jour-là, je crois n’avoir jamais ressenti de manière aussi forte combien un romancier est aveugle vis-à-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu’il a écrit. Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n’a qu’une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d’ensemble.


Curieuse activité solitaire que celle d’écrire. Vous passez par des moments de découragement quand vous rédigez les premières pages d’un roman. Vous avez, chaque jour, l’impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation mais suivre la même route. C’est un peu comme d’être au volant d’une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d’avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera.


Sur le point d’achever un livre, il vous semble que celui-ci commence à se détacher de vous et qu’il respire déjà l’air de la liberté, comme les enfants, dans la classe, la veille des grandes vacances. Ils sont distraits et bruyants et n’écoutent plus leur professeur. Je dirais même qu’au moment où vous écrivez les derniers paragraphes, le livre vous témoigne une certaine hostilité dans sa hâte de se libérer de vous. Et il vous quitte à peine avez-vous tracé le dernier mot. C’est fini, il n’a plus besoin de vous, il vous a déjà oublié. Ce sont les lecteurs désormais qui le révéleront à lui-même. Vous éprouvez à ce moment-là un grand vide et le sentiment d’avoir été abandonné. Et aussi une sorte d’insatisfaction à cause de ce lien entre le livre et vous, qui a été tranché trop vite. Cette insatisfaction et ce sentiment de quelque chose d’inaccompli vous poussent à écrire le livre suivant pour rétablir l’équilibre, sans que vous y parveniez jamais. à mesure que les années passent, les livres se succèdent et les lecteurs parleront d’une « œuvre ». Mais vous aurez le sentiment qu’il ne s’agissait que d’une longue fuite en avant.


Oui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur lui-même. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu’on le pratiquait avant l’ère du numérique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. à mesure que l’on avance dans la lecture d’un roman, il se déroule le même processus chimique. Mais pour qu’il existe un tel accord entre l’auteur et son lecteur, il est nécessaire que le romancier ne force jamais son lecteur – au sens où l’on dit d’un chanteur qu’il force sa voix – mais l’entraîne imperceptiblement et lui laisse une marge suffisante pour que le livre l’imprègne peu à peu, et cela par un art qui ressemble à l’acupuncture où il suffit de piquer l’aiguille à un endroit très précis et le flux se propage dans le système nerveux.
« Chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent »


Cette relation intime et complémentaire entre le romancier et son lecteur, je crois que l’on en retrouve l’équivalent dans le domaine musical. J’ai toujours pensé que l’écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman – et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J’ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c’est sans doute grâce à cela que j’ai mieux compris la réflexion que j’ai lue quelque part : « C’est avec de mauvais poètes que l’on fait des prosateurs. » Et puis, en ce qui concerne la musique, il s’agit souvent pour un romancier d’entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu’il a pu observer dans une partition musicale où l’on retrouve les mêmes fragments mélodiques d’un livre à l’autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n’avoir pas été un pur musicien et de n’avoir pas composé Les Nocturnes de Chopin.


Le manque de lucidité et de recul critique d’un romancier vis-à-vis de l’ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j’ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d’autres : chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent au point que j’ai l’impression de l’avoir oublié. Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. Un demi-sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu’il doit écrire, et l’on peut craindre qu’il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l’on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.


Dans la déclaration qui a suivi l’annonce de ce prix Nobel, j’ai retenu la phrase suivante, qui était une allusion à la dernière guerre mondiale : « Il a dévoilé le monde de l’Occupation. » Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l’Occupation. Les personnes qui ont vécu dans ce Paris-là ont voulu très vite l’oublier, ou bien ne se souvenir que de détails quotidiens, de ceux qui donnaient l’illusion qu’après tout la vie de chaque jour n’avait pas été si différente de celle qu’ils menaient en temps normal. Un mauvais rêve et aussi un vague remords d’avoir été en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette période et sur ce Paris-là, leurs réponses étaient évasives. Ou bien ils gardaient le silence comme s’ils voulaient rayer de leur mémoire ces années sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout deviné, comme si nous l’avions vécu.
Paris sous l’Occupation, une ville qui « semblait absente d’elle-même »


Ville étrange que ce Paris de l’Occupation. En apparence, la vie continuait, « comme avant » : les théâtres, les cinémas, les salles de music-hall, les restaurants étaient ouverts. On entendait des chansons à la radio. Il y avait même dans les théâtres et les cinémas beaucoup plus de monde qu’avant-guerre, comme si ces lieux étaient des abris où les gens se rassemblaient et se serraient les uns contre les autres pour se rassurer. Mais des détails insolites indiquaient que Paris n’était plus le même qu’autrefois. à cause de l’absence des voitures, c’était une ville silencieuse – un silence où l’on entendait le bruissement des arbres, le claquement de sabots des chevaux, le bruit des pas de la foule sur les boulevards et le brouhaha des voix. Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumière aux fenêtres était interdite, cette ville semblait absente à elle-même – la ville « sans regard », comme disaient les occupants nazis. Les adultes et les enfants pouvaient disparaître d’un instant à l’autre, sans laisser aucune trace, et même entre amis, on se parlait à demi-mot et les conversations n’étaient jamais franches, parce qu’on sentait une menace planer dans l’air.


Dans ce Paris de mauvais rêve, où l’on risquait d’être victime d’une dénonciation et d’une rafle à la sortie d’une station de métro, des rencontres hasardeuses se faisaient entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées en temps de paix, des amours précaires naissaient à l’ombre du couvre-feu sans que l’on soit sûr de se retrouver les jours suivants. Et c’est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l’Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né. Ce Paris-là n’a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres.


Voilà aussi la preuve qu’un écrivain est marqué d’une manière indélébile par sa date de naissance et par son temps, même s’il n’a pas participé d’une manière directe à l’action politique, même s’il donne l’impression d’être un solitaire, replié dans ce qu’on appelle « sa tour d’ivoire ». Et s’il écrit des poèmes, ils sont à l’image du temps où il vit et n’auraient pas pu être écrits à une autre époque.


Ainsi le poème de Yeats, ce grand écrivain irlandais, dont la lecture m’a toujours profondément ému : Les cygnes sauvages à Coole. Dans un parc, Yeats observe des cygnes qui glissent sur l’eau :






Le dix-neuvième automne est descendu sur moi 
Depuis que je les ai comptés pour la première fois ; 
Je les vis, avant d'en avoir pu finir le compte 
Ils s'élevaient soudain 
Et s'égayaient en tournoyant en grands cercles brisés 
Sur leurs ailes tumultueuses 
Mais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles 
Majestueux et pleins de beauté. 
Parmi quels joncs feront-ils leur nid, 
Sur la rive de quel lac, de quel étang 
Enchanteront-ils d'autres yeux lorsque je m'éveillerai 
Et trouverai, un jour, qu'ils se sont envolés ?






Les cygnes apparaissent souvent dans la poésie du XIXe siècle – chez Baudelaire ou chez Mallarmé. Mais ce poème de Yeats n’aurait pas pu être écrit au XIXe siècle. Par son rythme particulier et sa mélancolie, il appartient au XXe siècle et même à l’année où il a été écrit.


Il arrive aussi qu’un écrivain du XXIe siècle se sente, par moments, prisonnier de son temps et que la lecture des grands romanciers du XIXe siècle – Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski – lui inspire une certaine nostalgie. À cette époque-là, le temps s’écoulait d’une manière plus lente qu’aujourd’hui et cette lenteur s’accordait au travail du romancier car il pouvait mieux concentrer son énergie et son attention. Depuis, le temps s’est accéléré et avance par saccades, ce qui explique la différence entre les grands massifs romanesques du passé, aux architectures de cathédrales, et les œuvres discontinues et morcelées d’aujourd’hui. Dans cette perspective, j’appartiens à une génération intermédiaire et je serais curieux de savoir comment les générations suivantes qui sont nées avec l’internet, le portable, les mails et les tweets exprimeront par la littérature ce monde auquel chacun est « connecté » en permanence et où les « réseaux sociaux » entament la part d’intimité et de secret qui était encore notre bien jusqu’à une époque récente – le secret qui donnait de la profondeur aux personnes et pouvait être un grand thème romanesque. Mais je veux rester optimiste concernant l’avenir de la littérature et je suis persuadé que les écrivains du futur assureront la relève comme l’a fait chaque génération depuis Homère…


Et d’ailleurs, un écrivain, comme tout autre artiste, a beau être lié à son époque de manière si étroite qu’il n’y échappe pas et que le seul air qu’il respire, c’est ce qu’on appelle « l’air du temps », il exprime toujours dans ses œuvres quelque chose d’intemporel. Dans les mises en scène des pièces de Racine ou de Shakespeare, peu importe que les personnages soient vêtus à l’antique ou qu’un metteur en scène veuille les habiller en bluejeans et en veste de cuir. Ce sont des détails sans importance. On oublie, en lisant Tolstoï, qu’Anna Karénine porte des robes de 1870 tant elle nous est proche après un siècle et demi. Et puis certains écrivains, comme Edgar Poe, Melville ou Stendhal, sont mieux compris deux cents ans après leur mort que par ceux qui étaient leurs contemporains.
« Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu’il décrivait »


En définitive, à quelle distance exacte se tient un romancier ? En marge de la vie pour la décrire, car si vous êtes plongé en elle – dans l’action – vous en avez une image confuse. Mais cette légère distance n’empêche pas le pouvoir d’identification qui est le sien vis-à-vis de ses personnages et celles et ceux qui les ont inspirés dans la vie réelle. Flaubert a dit : « Madame Bovary, c’est moi ». Et Tolstoï s’est identifié tout de suite à celle qu’il avait vue se jeter sous un train une nuit, dans une gare de Russie. Et ce don d’identification allait si loin que Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu’il décrivait et qu’il absorbait tout, jusqu’au plus léger battement de cil d’Anna Karénine. Cet état second est le contraire du narcissisme car il suppose à la fois un oubli de soi-même et une très forte concentration, afin d’être réceptif au moindre détail. Cela suppose aussi une certaine solitude. Elle n’est pas un repli sur soi-même, mais elle permet d’atteindre à un degré d’attention et d’hyper-lucidité vis-à-vis du monde extérieur pour le transposer dans un roman.


J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne. Je pense à mon cousin lointain, le peintre Amedeo Modigliani dont les toiles les plus émouvantes sont celles où il a choisi pour modèles des anonymes, des enfants et des filles des rues, des servantes, de petits paysans, de jeunes apprentis. Il les a peints d’un trait aigu qui rappelle la grande tradition toscane, celle de Botticelli et des peintres siennois du Quattrocento. Il leur a donné ainsi – ou plutôt il a dévoilé – toute la grâce et la noblesse qui étaient en eux sous leur humble apparence. Le travail du romancier doit aller dans ce sens-là. Son imagination, loin de déformer la réalité, doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences. Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et même de visionnaire. Et aussi un sismographe, prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles.


J’ai toujours hésité avant de lire la biographie de tel ou tel écrivain que j’admirais. Les biographes s’attachent parfois à de petits détails, à des témoignages pas toujours exacts, à des traits de caractère qui paraissent déconcertants ou décevants et tout cela m’évoque ces grésillements qui brouillent certaines émissions de radio et rendent inaudibles les musiques ou les voix. Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l’intimité d’un écrivain et c’est là qu’il est au meilleur de lui-même et qu’il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite.


Mais en lisant la biographie d’un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son œuvre future et sans qu’il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres. Aujourd’hui, je pense à Alfred Hitchcock, qui n’était pas un écrivain mais dont les films ont pourtant la force et la cohésion d’une œuvre romanesque. Quand son fils avait cinq ans, le père d’Hitchcock l’avait chargé d’apporter une lettre à un ami à lui, commissaire de police. L’enfant lui avait remis la lettre et le commissaire l’avait enfermé dans cette partie grillagée du commissariat qui fait office de cellule et où l’on garde pendant la nuit les délinquants les plus divers. L’enfant, terrorisé, avait attendu pendant une heure, avant que le commissaire ne le délivre et ne lui dise : « Si tu te conduis mal dans la vie, tu sais maintenant ce qui t’attend. » Ce commissaire de police, qui avait vraiment de drôles de principes d’éducation, est sans doute à l’origine du climat de suspense et d’inquiétude que l’on retrouve dans tous les films d’Alfred Hitchcock.
« C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique »


Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mon cas personnel mais je crois que certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succédaient. Sur le moment, un enfant ne s’étonne de rien, et même s’il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique et que j’ai essayé d’en savoir plus sur ces différentes personnes auxquelles mes parents m’avaient confié et ces différents lieux qui changeaient sans cesse. Mais je n’ai pas réussi à identifier la plupart de ces gens ni à situer avec une précision topographique tous ces lieux et ces maisons du passé. Cette volonté de résoudre des énigmes sans y réussir vraiment et de tenter de percer un mystère m’a donné l’envie d’écrire, comme si l’écriture et l’imaginaire pourraient m’aider à résoudre enfin ces énigmes et ces mystères.


Et puisqu’il est question de « mystères », je pense, par une association d’idées, au titre d’un roman français du XIXe siècle : Les mystères de Paris. La grande ville, en l’occurrence Paris, ma ville natale, est liée à mes premières impressions d’enfance et ces impressions étaient si fortes que, depuis, je n’ai jamais cessé d’explorer les « mystères de Paris ». Il m’arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgré la crainte de me perdre, d’aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. C’était en plein jour et cela me rassurait. Au début de l’adolescence, je m’efforçais de vaincre ma peur et de m’aventurer la nuit, vers des quartiers encore plus lointains, par le métro. C’est ainsi que l’on fait l’apprentissage de la ville et, en cela, j’ai suivi l’exemple de la plupart des romanciers que j’admirais et pour lesquels, depuis le XIXe siècle, la grande ville – qu’elle se nomme Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Stockholm – a été le décor et l’un des thèmes principaux de leurs livres.


Edgar Poe dans sa nouvelle L’homme des foules a été l’un des premiers à évoquer toutes ces vagues humaines qu’il observe derrière les vitres d’un café et qui se succèdent interminablement sur les trottoirs. Il repère un vieil homme à l’aspect étrange et il le suit pendant la nuit dans différents quartiers de Londres pour en savoir plus long sur lui. Mais l’inconnu est « l’homme des foules » et il est vain de le suivre, car il restera toujours un anonyme, et l’on n’apprendra jamais rien sur lui. Il n’a pas d’existence individuelle, il fait tout simplement partie de cette masse de passants qui marchent en rangs serrés ou bien se bousculent et se perdent dans les rues.
« Grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire »


Et je pense aussi à un épisode de la jeunesse du poète Thomas De Quincey, qui l’a marqué pour toujours. À Londres, dans la foule d’Oxford Street, il s’était lié avec une jeune fille, l’une de ces rencontres de hasard que l’on fait dans une grande ville. Il avait passé plusieurs jours en sa compagnie et il avait dû quitter Londres pour quelque temps. Ils étaient convenus qu’au bout d’une semaine, elle l’attendrait tous les soirs à la même heure au coin de Tichfield Street. Mais ils ne se sont jamais retrouvés. « Certainement nous avons été bien des fois à la recherche l’un de l’autre, au même moment, à travers l’énorme labyrinthe de Londres ; peut-être n’avons-nous été séparés que par quelque 18 mètres – il n’en faut pas davantage pour aboutir à une séparation éternelle. »


Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d’une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste. Et aussi la vie des autres, de ces milliers et milliers d’inconnus, croisés dans les rues ou dans les couloirs du métro aux heures de pointe.


C’est ainsi que dans ma jeunesse, pour m’aider à écrire, j’essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles. J’avais l’impression, page après page, d’avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d’une ville engloutie, comme l’Atlantide, et de respirer l’odeur du temps. à cause des années qui s’étaient écoulées, les seules traces qu’avaient laissées ces milliers et ces milliers d’inconnus, c’était leurs noms, leurs adresses et leurs numéros de téléphone. Quelquefois, un nom disparaissait, d’une année à l’autre. Il y avait quelque chose de vertigineux à feuilleter ces anciens annuaires en pensant que désormais les numéros de téléphone ne répondraient pas. Plus tard, je devais être frappé par les vers d’un poème d’Ossip Mandelstam :






Je suis revenu dans ma ville familière jusqu'aux sanglots 
Jusqu'aux ganglions de l'enfance, jusqu'aux nervures sous la peau. 
Pétersbourg ! [...] 
De mes téléphones, tu as les numéros. 
Pétersbourg ! J'ai les adresses d'autrefois 
Où je reconnais les morts à leurs voix.






Oui, il me semble que c’est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j’ai eu envie d’écrire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d’un inconnu, son adresse et son numéro de téléphone et d’imaginer quelle avait été sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms.


On peut se perdre ou disparaître dans une grande ville. On peut même changer d’identité et vivre une nouvelle vie. On peut se livrer à une très longue enquête pour retrouver les traces de quelqu’un, en n’ayant au départ qu’une ou deux adresses dans un quartier perdu. La brève indication qui figure quelquefois sur les fiches de recherche a toujours trouvé un écho chez moi : Dernier domicile connu. Les thèmes de la disparition, de l’identité, du temps qui passe sont étroitement liés à la topographie des grandes villes. Voilà pourquoi, depuis le XIXe siècle, elles ont été souvent le domaine des romanciers et quelques-uns des plus grands d’entre eux sont associés à une ville : Balzac et Paris, Dickens et Londres, Dostoïevski et Saint-Pétersbourg, Tokyo et Nagaï Kafû, Stockholm et Hjalmar Söderberg.


J’appartiens à une génération qui a subi l’influence de ces romanciers et qui a voulu, à son tour, explorer ce que Baudelaire appelait « les plis sinueux des grandes capitales ». Bien sûr, depuis cinquante ans, c’est-à-dire l’époque où les adolescents de mon âge éprouvaient des sensations très fortes en découvrant leur ville, celles-ci ont changé. Quelques-unes, en Amérique et dans ce qu’on appelait le tiers-monde, sont devenues des « mégapoles » aux dimensions inquiétantes. Leurs habitants y sont cloisonnés dans des quartiers souvent à l’abandon, et dans un climat de guerre sociale. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus tentaculaires. Jusqu’au XXe siècle, les romanciers gardaient une vision en quelque sorte « romantique » de la ville, pas si différente de celle de Dickens ou de Baudelaire. Et c’est pourquoi j’aimerais savoir comment les romanciers de l’avenir évoqueront ces gigantesques concentrations urbaines dans des œuvres de fiction.
Être né en 1945 « m’a rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli »


Vous avez eu l’indulgence de faire allusion concernant mes livres à « l’art de la mémoire avec lequel sont évoquées les destinées humaines les plus insaisissables ». Mais ce compliment dépasse ma personne. Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu’ont laissé sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi liée à ma date de naissance : 1945. D’être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m’a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli.


Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu’il décrivait était encore stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.


Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.



samedi 11 octobre 2014

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014



                       Photos Olivier Roller


L’académie de Stockholm a créé la surprise en récompensant le discret écrivain de 69 ans, qui a beaucoup dépeint la capitale, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale.

Patrick Modiano plutôt que Philip Roth, ou Haruki Murakami. Les académiciens suédois qui attribuent le prix Nobel de littérature ne détestent pas étonner le monde. Mais si la surprise est de taille, elle est aussi excellente : quel écrivain peut se vanter de s’attirer une sympathie aussi constante, jamais démentie, et cela dans toutes sortes de publics, sans pour autant jouer dans la catégorie galvaudée des best-sellers ? C’est vrai pour la France, mais aussi pour les Etats-Unis. On aime imaginer un engouement d’envergure internationale : Patrick Modiano est traduit en 36 langues, comme J.M.G. Le Clézio, l’autre Français récemment couronné (en 2008, lui aussi un auteur Gallimard), mais les deux écrivains n’ont pas le même fan-club. Le lectorat de Modiano se caractérise par une discrète addiction, et cela dure depuis qu’il a commencé à publier, en 1968, à 23 ans (la Place de l’Etoile). Sa carrière est longue, prolifique, régulière, sans fracas - à l’exception du prix Goncourt en 1978 pour Rue des boutiques obscures - ni baisse de tonalité.(...)


Le prix Nobel récompense l’auteur des Boulevards de ceinture (1972) pour «l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation». Sans être comparable à celle de Proust - si sa phrase est courte, c’est sans doute à mettre en relation avec son refus de l’analyse psychologique -, la recherche modianesque qui se développe depuis environ trente romans et quarante livres n’en concerne pas moins le temps perdu. Disons plutôt un temps troué, dont l’écrivain essaie de rattraper les mailles. Un temps flou et trouble qu’il tente de préciser, sans le juger, tournant autour de noms, de rues parisiennes, qui furent ceux de son enfance et de sa jeunesse, et qui reviennent de livre en livre. C’est un monde d’images et de sensations qui se déroule comme un film noir, avec des personnages louches, comme une filature angoissante dont l’inaboutissement est l’objet même.

Papiers anciens. Patrick Modiano est né en 1945 «d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation». Il n’a pas vécu la guerre, et pourtant elle est au cœur de son œuvre. Mémoire collective et traumatisme individuel se rencontrent dans le creuset romanesque. Enquêtant sur son propre passé, dont il ne parvient pas à résoudre les mystères, le narrateur (ce sont souvent des textes écrits à la première personne) s’approche des zones d’ombre, le marché noir (activités du père de Modiano ) ou la présence de la «gestapo française» de la rue Lauriston (la Ronde de nuit, 1969). En 1974, Patrick Modiano écrit avec Louis Malle le scénario deLacombe Lucien, histoire d’un petit paysan qui bascule du mauvais côté, celui des miliciens, par hasard. En 1997, il publie un récit, Dora Bruder, quintessence d’une œuvre hantée par la disparition. Ce qu’il explique à ce moment-là dans un entretien publié par Gallimard résume bien sa démarche obsessionnelle, sa passion des guides, des annuaires, des papiers anciens : «En consultant de vieux journaux, en décembre 1988, je suis tombé, dans le numéro du 31 décembre 1941 de Paris Soir,sur l’avis de recherche de Dora Bruder. Cet avis de recherche m’a profondément troublé. J’imaginais ces parents ayant perdu la trace de leur fille le dernier jour de l’année. Et je voyais bien l’endroit où ils habitaient, je connaissais le quartier : le cinéma Ornano 43, à côté du 41, boulevard Ornano.»

Le passé français est riche de pans entiers qui restent cachés, mal assumés, mal assimilés. Qui ne passent toujours pas. Outre l’Occupation, la guerre d’Algérie et l’affaire Ben Barka rôdent dans la mémoire collective comme dans celle de Modiano(Des inconnues, Dans le café de la jeunesse perdue, l’Herbe des nuits) et le Paris qu’il met en scène inlassablement, rive droite pour la guerre, rive gauche pour les années 50 et 60 : c’est une des raisons pour lesquelles il est un écrivain si important et aimé. Il endosse les tourments d’une société, d’un pays, les mêle aux siens. L’autre raison de l’attachement de ses lecteurs étant la manière dont il parle de l’abandon (lire, entre autres, la Petite Bijou, 2001). Alors que son père bénéficiera d’un regard un peu plus amène au fil des ans, voici comment il parle de sa mère dansUn pedigree, unique texte résolument autobiographique, très bref, paru en 2005 :«C’était une jolie fille au cœur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow mais elle ne s’occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow s’était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu’il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui.»

Le hasard fait que Patrick Modiano vient de publier un nouveau roman, "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier", où on retrouve les adresses de la jeunesse (square du Graisivaudan et rue Coustou), celles des rendez-vous paternels (boulevard Haussmann quand ce n’est pas rue Lord-Byron). Il revient, une fois de plus, comme dans Remise de peine (1988), sur la manière dont il passa une partie de son enfance, loin de ses parents et du quai de Conti, dans une maison de la région parisienne. Cette adresse deviendra un des points récurrents de sa géographie littéraire.

Fugues. Dans la vraie vie, Modiano alors n’était pas seul, il était avec son frère Rudy, de deux ans son cadet, qui allait mourir d’une leucémie à l’âge de 10 ans. «Seuls mon frère, ma femme et mes filles sont réels», écrit-il en mai 2013, dans la préface du «Quarto» Gallimard qui regroupe dix de ses romans, de Villa triste (1975) àl’Horizon (2010), et pour lequel il ouvrit ses tiroirs et donna des photographies : celles de ses parents «sont devenues des photos de personnages imaginaires». Puis :«Et que dire des quelques comparses et fantômes qui apparaissent sur l’album, en noir et blanc ? J’utilisais leurs ombres et surtout leurs noms à cause de leur sonorité et ils n’étaient plus pour moi que des notes de musique.»

Le terme d’autofiction, pas plus que celui d’autobiographie, ou alors il s’agit d’une«autobiographie rêvée», ne convient à l’univers créé par Patrick Modiano, mélodique et mélancolique. De pension en fugue, de refuge provisoire en survie difficile, l’adolescence triste de Modiano s’achève un soir de juin 1967 à Paris, «dans le petit appartement de quelqu’un dont je n’ai jamais retrouvé le nom», place Dancourt, rive droite. «Ce soir-là, je m’étais senti léger pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s’était dissipée dans l’air de Paris.» C’est la fin de Un pedigree. La vie peut commencer : un écrivain n’existe que par et dans son œuvre.

SON ŒUVRE

1968 La Place de l’Etoile. 1969 La Ronde de nuit. 1972 Les Boulevards de ceinture. 1975 Villa triste. 1977 Livret de famille. 1978 Rue des boutiques obscures. 1981 Une jeunesse. 1982 De si braves garçons. 1985 Quartier perdu. 1986 Dimanches d’août. 1988 Remise de peine. 1989 Vestiaire de l’enfance. 1990 Voyage de noces. 1991 Fleurs de ruine. 1992 Un cirque passe. 1993 Chien de printemps. 1996 Du plus loin de l’oubli. 1997 Dora Bruder. 1999 Des inconnues. 2001 La Petite Bijou. 2003 Accident nocturne. 2005 Un pedigree. 2007 Dans le café de la jeunesse perdue. 2010 L’Horizon. 2012 L’Herbe des nuits. 2014 Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier.

Claire Devarrieux, chef du service livres de Libération

le mystère Modiano




Denis Cosnard, journaliste au «Monde», a créé un «Réseau Modiano» consacré à l'écrivain... qui n'a jamais accepté de le rencontrer.

Il a découvert Modiano à l’adolescence, en lisant De si braves garçons (France Loisirs, 1983; Folio, 1987) et il a été saisi par cette «voix particulière» qui se dégageait du texte et le touchait plus qu’aucune autre. Il a tout lu, décryptant sans relâche le style, les lieux, la langue Modiano. Au point d’en faire un blog, Réseau Modiano, puis un livre, Dans la peau de Modiano (Fayard, 2011), dans lesquels il tente de livrer certaines clés du mystère et de la légende. Pourtant, il n’a rien d’une groupie surexcitée et aveuglée par la passion. Denis Cosnard, 49 ans, est journaliste économique au Monde après avoir longtemps travaillé au quotidien les Echos.«A force d’être un lecteur fidèle et attentif, je me suis rendu compte qu’il y avait, dans l’œuvre de Patrick Modiano, des noms, des numéros de téléphone, des scènes, des personnages récurrents, un "déjà-vu" éclairé chaque fois de façon différente. J’ai voulu raconter et ordonner tout ça», nous a-t-il expliqué après avoir appris l’attribution du Nobel à l’écrivain. C’est alors qu’il a découvert que beaucoup d’autres avaient la même passion. De nombreux universitaires étrangers, australiens et britanniques notamment, ont aussi étudié l’œuvre du grand homme «sans œillères ni tabou».

UNE COMMUNAUTÉ D’INCONDITIONNELS

Pourquoi ce nom, Réseau Modiano ? L’idée était de montrer qu’il existe une communauté d’inconditionnels attendant fébrilement, à chaque nouvelle publication, la sortie de l’ouvrage en librairie. Et aussi, dans l’œuvre de Modiano, un réseau de personnages dont certains ont été puisés dans la réalité. Ainsi Eddy Pignon, «sinistre collabo, membre de la bande de la rue Lauriston, qui revient dans 90% de ses romans», note Cosnard en soulignant cet autre talent de l’écrivain, sa capacité à mêler fiction et réalité. «Il prend des morceaux de réalité et les malaxe, les triture, les vaporise dans ses romans.» 

Le journaliste lui a consacré une bonne partie de sa vie, il l’a donc rencontré ? Eh bien… non. «Son éditeur m’a dit qu’il ne le souhaitait pas», reconnaît-il. «Mais, quelque part, je le remercie. D’abord, si j’avais attendu que la vérité tombe de sa bouche, j’attendrais encore… Ensuite, ça m’a forcé à creuser ses textes, à défricher son réseau de personnages jusqu’à me rendre aux archives de la préfecture de police pour trouver les minutes des procès des collabos.» Denis Cosnard n’est pas non plus un forcené, il aime aussi Georges Pérec et Emmanuel Carrère, mais aucun autre blog n’est prévu pour l’instant.

vendredi 10 octobre 2014

Pour que tu ne perdes pas dans le quartier, Patrick Miodiano


Un pan de sa jeunesse exilée dans une maison de lointaine banlieue, Modiano exhume le fantôme d'une femme aimée. Une rêverie déchirante.

Il y a plus de vingt-cinq ans, en 1988, Patrick Modiano publiait Remise de peine, qu'il présentait alors comme « le plus autobiographique de [ses] romans ». Un récit comme une confidence, empreint d'incertitude et de mystère, habité par une sourde menace et effleuré par le chagrin. Au milieu des années 1950, l'histoire de deux enfants d'une dizaine d'années, deux frères orphelins – en réalité non pas vraiment abandonnés, mais confiés pour un an par leur mère, une comédienne engagée dans une interminable tournée théâtrale, à trois amies résidant dans un village des ­environs de Paris. Puisant au répertoire de ses motifs et paysages récurrents, de ses obsessions intarissables, Patrick Modiano a repris pied dans ce moment de son enfance, pénétré à nouveau dans cette maison de la lointaine banlieue, pour en faire l'un des décors de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. L'un des lieux, mais aussi l'une des temporalités d'un roman qui évolue entre trois époques : le présent, la jeunesse, l'enfance de Jean Daragane.

Des décennies, longues comme des siècles, se sont donc écoulées depuis que Jean Daragane a séjourné à Saint-Leu-la-Forêt, alors qu'il était enfant. Nous sommes en 2010, et Jean Daragane, devenu écrivain, désormais sexagénaire, n'y pense plus. Ces temps lointains, il les évite – de peur de voir le chagrin qui y est attaché « se propager à travers les années comme le long d'un cordon Bickford ». Daragane mène une existence solitaire, son téléphone ne sonne plus, il n'écrit plus guère, lit sans fin L'Histoire naturelle de Buffon. Jusqu'à ce que se produise « presque rien. Comme une piqûre d'insecte qui vous semble d'abord très légère. Du moins c'est ce que vous vous dites à voix basse pour vous rassurer... » Cette « piqûre d'insecte », c'est un carnet d'adresse égaré, bientôt retrouvé, et dans lequel figure un nom, Guy Torstel, qui, comme une formule de magie noire, un talisman, va aspirer Jean Daragane vers le passé. Vers le Paris des années 1950 et 1960. Vers Saint-Leu-la-Forêt et les fantômes de ceux qu'y a croisés jadis Daragane. Sur la trace presque effacée d'une femme nommée Annie Astrand, qui fut naguère pour lui une mère de substitution, plus tard sans doute une amante.

C'est elle, si peu décrite par Modiano, et pourtant si présente, poignante, qui aimante les pensées de Jean Daragane. C'est elle que Patrick Modiano a installée au coeur battant de ce roman parfaitement accompli, grave et, par instants, déchirant – qui pourrait bien être, au fond, un pur roman d'amour. Lorsqu'il avait un peu plus de 20 ans, Jean Daragane avait écrit un roman, son premier, Le Noir de l'été. « Il n'avait écrit ce livre que dans l'espoir qu'elle lui fasse signe. Ecrire un livre, c'était aussi, pour lui, lancer des appels de phare ou des signaux de morse à l'intention de certaines personnes dont il ignorait ce qu'elles étaient devenues. Il suffisait de semer leurs noms au hasard des pages et d'attendre qu'elles donnent enfin de leurs nouvelles. » Ainsi les romans sont-ils, pour Jean Daragane, comme « ces messages personnels que l'on lance dans les petites annonces des journaux et qui ne peuvent être déchiffrés que par une seule personne ». Les livres sont-ils, pour Patrick Modiano, de semblables bouteilles à la mer ? Sans doute, d'une certaine façon. Mais, au fond, cela ne nous regarde pas.



mercredi 1 octobre 2014

Patrick Modiano Entretien avec Nathalie Crom




Entretien avec Nathalie Crom de Télérama

En 1968, un grand jeune homme embarrassé faisait une apparition remarquée sur la scène littéraire et médiatique : Patrick Modiano publiait La Place de l'étoile. Premier jalon d'une bibliographie qui, près d'un demi-siècle plus tard, s'offre à lire non pas comme une succession de romans, les uns aux autres étroitement apparentés et composant ensemble une recherche du temps perdu, mais plutôt comme un long poème dont chaque nouvel opus serait une strophe supplémentaire. Ou une variation sans cesse recommencée, autour de motifs récurrents : le Paris de l'après-guerre où il a grandi, une enfance auprès de parents défaillants, une adolescence solitaire et clandestine... Du passé, Patrick Modiano a certes fait son matériau poétique, mais l'étiquette de « nostalgique », dont on l'affuble trop souvent, lui va fort mal. Rêveuse, grave, parfaitement singulière, imperméable aux modes esthétiques, son oeuvre défie le passage des années. Et lui occupe une place à part dans le paysage. Un homme secret, parfaitement rétif aux confidences, et un écrivain imperturbable, sûr de son fait et de son geste, que nous avons rencontré à l'occasion de la parution de "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier"cson nouveau roman.

"Vous avez confié parfois que vous auriez aimé écrire des romans policiers. Ce nouveau livre en est un, ou presque..."

Oui, j'ai toujours eu l'envie, la nostalgie de pouvoir écrire des romans policiers. Ou des séries, comme faisait Georges Simenon, qui donnait un nouveau roman tous les mois. Au fond, les thèmes principaux des romans policiers sont proches de ceux qui m'obsèdent : la disparition, les problèmes d'identité, l'amnésie, le retour vers un passé énigmatique. Le fait, aussi, de proposer souvent différents témoignages contradictoires sur une personne ou sur un événement me rapproche du genre. Mon goût pour ce type d'intrigues s'explique aussi par des raisons intimes. Rétrospectivement, il me semble que des épisodes de mon enfance ont ressemblé à un roman policier. A certains moments, j'ai été entouré de personnes et d'événements très énigmatiques. Les enfants ne se posent pas tellement de questions sur le moment, tout leur semble naturel. Mais c'est un peu plus tard, lorsque le temps a commencé à s'écouler, qu'on se retourne vers le passé en se demandant : mais que se passait-il au juste ?

“Je n'écris pas vraiment des romans, 
plutôt des choses un peu bancales.”

"Pourquoi n'avoir jamais écrit alors de roman policier ?"

Le roman policier induit une sorte de réalisme, voire de naturalisme, et une structure narrative assez rigide et efficace. Il n'y a pas de place, dans sa facture, pour le côté fluide de la rêverie, il faut être un peu terre à terre, ou didactique, afin que les pièces du puzzle s'emboîtent. A la fin d'un roman policier, il y a une explication, une résolution. Cela ne convient pas quand on veut, comme moi, décrire un passé morcelé, incertain, onirique. D'ailleurs, je n'écris pas vraiment des romans au sens classique du terme, plutôt des choses un peu bancales, des sortes de rêveries, qui relèvent de l'imaginaire.

"Vous souvenez-vous de la toute première idée qui a conduit à ce nouveau roman ?"

J'ai retrouvé un jour une note que j'avais prise très jeune, à l'âge de 12 ou 13 ans, dans laquelle je disais déjà vouloir essayer d'écrire quelque chose qui soit un mélange du Grand Meaulnes et du roman noir à la Peter Cheyney. Cela à partir d'un moment trouble de mon enfance, quelques années plus tôt, où je vivais dans les environs de Paris, en Seine-et-Oise, dans une banlieue encore très campagnarde, avec dans les environs un château en ruine qui évoquait le roman d'Alain-Fournier. Mes parents étaient absents, les personnes chez qui j'habitais étaient un peu louches, le climat était étrange. Dans un livre qui s'appelle Remise de peine, il y a vingt-cinq ans, j'avais déjà évoqué ces instants.

"Vous vous situez pourtant loin de l'autobiographie..."

Il ne s'agit jamais pour moi de me plonger de façon narcissique dans mon enfance. Je n'écris pas pour parler de moi ou essayer de me comprendre. Ni pour reconstituer les faits. Il n'y a aucun désir d'introspection. Non, j'ai juste été marqué durant l'enfance par une atmosphère, un climat, parfois des situations, dont je me suis servi pour écrire des livres. Mais en quittant le plan autobiographique pour me situer sur celui de l'imaginaire, du poétique, avec quelques événements de mon enfance pour matrice. Des choses parfois dérisoires, insignifiantes, sans doute pas si mystérieuses, au fond. Je me souviens par exemple que, dans les premiers magazines d'actualité que j'ai eus entre les mains vers l'âge de 10 ans et que je lisais en cachette, j'étais tombé sur la photo d'une jeune femme jugée aux assises pour avoir tué son amant, un étudiant en médecine. Ce visage m'avait tellement imprégné que, des années plus tard, je l'ai reconnue un jour où je marchais rue du Dragon, à Paris. Je ne cherche pas à savoir pourquoi ce visage m'a frappé, ce qui m'importe, c'est qu'il me projette dans une rêverie.

De la même façon, les questions qu'enfant je me posais sur mes parents et leurs attitudes étranges, sur les personnes troubles qui les entouraient, sur l'Occupation, que je n'ai pas connue mais qui était très présente pour moi comme pour tous ceux de ma génération... tout cela, je n'ai pas cherché à l'expliciter, mais à le déplacer sur un plan poétique. Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

“On peut penser que j'écrirai
toujours sur les mêmes thèmes.”

"Dans votre oeuvre, seul Un pedigree relève strictement de l'autobiographie ?"

Oui, on peut considérer les choses ainsi. Pourtant, bizarrement, c'est un livre où je ne parle pas de choses ou de gens très intimes. En fait, j'ai écrit ce livre pour me délester de ce qui m'avait été imposé dans la vie : mes parents, les personnes qu'on a autour de soi lorsqu'on est enfant et adolescent, qu'on n'a pas choisies mais qui sont là et vous contraignent ou vous pèsent. Je voulais vraiment m'en débarrasser, comme on le fait d'un corps étranger. Je l'avais écrit après avoir lu un ouvrage où il était question de moi, qui comportait beaucoup d'inexactitudes. J'avais décidé, à titre documentaire et à mon seul usage, de dresser une sorte de mémorandum, très factuel et très précis, de mon enfance et mon adolescence. Au bout de dix ans, je l'ai retravaillé pour qu'il soit publié. Ça a donné ce livre lapidaire, sommaire, Un pedigree, qu'un temps j'ai regretté d'avoir publié, justement à cause de ce côté factuel et autobiographique. Puis il s'est passé un phénomène bizarre : ce livre a été comme aspiré par mes autres livres, il ne s'en dissociait pas, il était comme un squelette de mes autres livres.

"A force de revenir sans cesse sur les mêmes motifs, avez-vous parfois eu peur que votre imaginaire soit tari ?"

Ce n'est qu'a posteriori qu'on s'aperçoit qu'on reprend toujours des thèmes, des images sur lesquels on a déjà écrit. Cela se fait de façon inconsciente, mais il arrive un moment où, à force que ça se répète et que ça se recoupe, on craint que ça ne marche plus. Faulkner disait qu'écrire c'est épuiser un rêve. On peut éviter cet épuisement. Pour ce nouveau roman, dont j'avais déjà utilisé les éléments de l'intrigue dans Remise de peine, je savais, instinctivement, qu'il me fallait trouver un nouveau point de vue. Alors il n'y a plus de « je », il s'agit d'un récit à la troisième personne. Et les événements sont envisagés à partir du présent, du début du xxie siècle, soit un demi-siècle après qu'ils se sont produits. On peut penser que j'écrirai toujours sur les mêmes thèmes, toujours ces « trucs » venus de mon enfance, mais selon des points de vue qui évoluent.

"Vous écrivez depuis près de cinquante ans, et il semble que vous avez traversé toutes ces années, et les différents courants esthétiques qui se sont succédé, sans en être affecté. Qu'en est-il ?"

Dans les années 1960, les gens de ma génération qui aspiraient à écrire ne s'intéressaient pas tellement au roman, aux choses purement littéraires. Quand j'ai commencé, eux se tournaient plutôt vers les sciences humaines. Il me semble qu'ils avaient besoin de maîtres, d'être intellectuellement stimulés et guidés, alors ils sont devenus disciples de Barthes, ou de Foucault, ou d'Althusser. Moi, j'avais déjà une vision de romancier, qui m'a toujours tenu à l'écart des théories. Ces maîtres-là m'intéressaient comme personnages, je m'attachais aux détails de leurs attitudes, à leur personnalité, mais pas du tout à leur pensée. Je me souviens d'avoir croisé un jour, par hasard, Jacques Lacan, et d'avoir observé ses gestes, sa voix, sa manière de parler. Cela peut paraître un peu frivole, je l'admets...

“La psychanalyse n'est pas liée
pour moi à l'idée de thérapie.”

"La psychanalyse ne vous a jamais attiré ?"


La psychanalyse ressemble parfois à un roman policier : quelque chose est caché qu'on ne veut pas, ou qu'on ne peut pas voir, alors on attend de découvrir ce qui va surgir du processus analytique. C'est assez proche de l'enquête. J'ai été frappé aussi par certaines notions comme celle des souvenirs écrans, par lesquels on peut dissimuler un souvenir trop pénible en lui en substituant un autre, moins difficile à vivre. Mais il s'agit, là encore, d'un regard de romancier — la psychanalyse n'est pas liée pour moi à l'idée de thérapie. Par ailleurs, même si des écrivains se sont fait psychanalyser — à commencer par Raymond Queneau, dont j'ai été très proche —, il me semble, moi, que celui qui écrit a besoin que subsiste une certaine opacité. Besoin de ne pas comprendre tout à fait. Comme s'il était dans une sorte de demi-sommeil : si on le réveille, ça risque de s'évanouir.

"Le personnage central de votre nouveau roman, Jean Daragane, ne lit plus que l'Histoire naturelle de Buffon. Est-ce aussi votre cas ?"

Il regrette de ne pas s'être davantage intéressé à ces sujets — les animaux, les arbres... — durant sa vie. Je ne pense pas comme lui. Dans mes lectures, je suis allé toujours vers des univers qui m'étaient étrangers, que je ne connaissais pas — les grands romans russes ou anglais, par exemple, qui se situent à la campagne. Mais c'est vrai qu'on regrette parfois de n'avoir pas assez observé les choses. Ou de ne pas avoir écrit sur elles. Ainsi, adolescent, alors que j'allais de pensionnat en pensionnat, j'ai regardé de près la vie se dérouler dans des villes de province, telles qu'elles n'existent plus aujourd'hui. J'aurais pu écrire là-dessus. Mais je ne l'ai pas fait. J'aurais dû pour cela adopter sans doute une forme romanesque plus classique, disons à la Mauriac. Mais on est un peu prisonnier de son registre, et de son enfance, de ce qu'on a vu, des lieux où on a vécu.

“Ce n'est qu'avec les années
que j'ai appris à aérer mes romans.”

"L'écriture est-elle une activité agréable ?"


Ce que j'aime, dans l'écriture, c'est plutôt la rêverie qui la précède. L'écriture en soi, non, ce n'est pas très agréable. Il faut matérialiser la rêverie sur la page, donc sortir de cette rêverie. Parfois, je me demande comment font les autres ? Comment font ces auteurs qui, comme Flaubert le faisait au xixe siècle, écrivent et réécrivent, refondent, reconstruisent, condensent à partir d'un premier jet dont il ne reste finalement rien ou presque dans la version finale du livre ? Ça me semble assez effrayant. Personnellement, je me contente d'apporter des corrections sur un premier jet, qui ressemble à un dessin qui aurait été fait d'un seul trait. Ces corrections sont à la fois nombreuses et légères, comme une accumulation d'actes de microchirurgie. Oui, il faut trancher dans le vif comme le chirurgien, être assez froid vis-à-vis de son propre texte pour le corriger, supprimer, alléger. Il suffit parfois de rayer deux ou trois mots sur une page pour que tout change. Mais tout ça, c'est la cuisine de l'écrivain, c'est assez ennuyeux pour les autres...

Dans mes premiers livres, il n'y avait jamais de chapitres, de retours à la ligne, de respiration. A posteriori, je me suis demandé pourquoi, et j'ai compris que l'écriture s'accommode mal de la jeunesse. Sauf dans le cas d'un génie poétique précoce, comme Rimbaud. Ecrire très jeune, c'est être soumis à une tension qu'on ne sait pas manier. Regardez ces déménageurs capables de porter sur les épaules et le dos des poids inhumains, parce qu'ils savent quelle posture leur corps doit adopter pour cela. Ecrire, c'est pareil : il faut trouver la posture. Au début, je n'y arrivais pas, j'étais crispé, tendu, ce n'est pas si facile de se concentrer. De plus, il y a comme une déperdition d'influx nerveux entre le cerveau et la main : on pense à des choses qui vous stimulent, et quand on se met à écrire, d'une certaine manière, c'est déjà trop tard, vous avez perdu l'influx nerveux, vous êtes comme ces canards dont on a coupé le cou et qui continuent à courir alors qu'ils n'ont plus de tête.

Ce n'est qu'avec les années que j'ai appris à gérer cela, à me détendre un peu, à aérer mes romans. Ecrire n'est pas vraiment plus facile, mais on dispose de techniques qui font que, quand même, on y arrive mieux. Même si, parfois, je me dis aussi qu'il y a un côté anachronique dans l'écriture, la lenteur qu'elle suppose, alors même que tout va tellement vite aujourd'hui, tout s'est accéléré autour de l'écrivain qui, lui, continue à son rythme.

"Quelle relation entretenez-vous avec vos lecteurs ?"

C'est émouvant d'avoir des lecteurs. C'est merveilleux, on a l'impression qu'on peut communiquer. En fait, à chaque livre, il se passe ce drôle de phénomène, un peu désagréable : quand vous l'avez fini arrive un moment brutal où le livre veut littéralement couper les ponts, se débarrasser de vous. On ne peut pas être son propre lecteur. Votre livre terminé est devenu un objet, une sorte de magma un peu pâteux, une masse informe dont vous avez une vision de détails, mais pas de vue d'ensemble. Et c'est le lecteur qui va le révéler, comme cela se passe en photographie. Le livre n'appartient plus à celui qui l'a écrit, mais à ceux qui le lisent.