samedi 22 novembre 2008

La Maison jaune 3/3

Il est vrai que le temps n’était pas au mieux, mais la route avait été bonne. Confortablement installé dans la bagnole, j’avais dormi une bonne part du trajet en écoutant la radio. J’ai ouvert un œil au péage et regardé défilé les arbres jusqu’à La Rochelle. La zone industrielle aux enseignes agressives m’a tiré de mon hébétude. Passé le pont, l’anse de Rivedoux a calmé mes pulsions meurtrières. Nimbée de gris acier, l’île était belle. Derrière le ciel laiteux le pâle soleil m’a obligé à chausser mes lunettes noires. On s’est laissé glissé jusqu’à La Flotte. Les restaurants quai de Sénac étaient blindés, heure du repas oblige.
La Flotte en Ré
La Flotte en Ré
La Flotte en Ré
Tel un judoka j’ai tenté sur la portière de la bagnole un premier mouvement d’épaule, « ipon sanage ». Un cri. Je suis resté accroché à la portière en poussant des petits gémissements de chiots. Isabelle, toujours aussi pragmatique, m’a demandée si je tenais à m’assurer de la solidité de la portière ou cherchait à l’arracher. Pour ne pas salir mes semelle, je suis parti sur les talons en direction du mur d’en face. Quatre mètres. J’étais en eau. – « Qu’est-ce que tu as ? » - « le dos ! » j’ai couiné. - « le dos ? » - « Ben, oui, oui, le dos !». Pour ceux qui n’ont pas suivi les tribulations de Papou, je rappelle que je venais en partie de repeindre la façade de la maison jaune. Dernièrement, j’étais en haut de l’échelle télescopique avec toute la famille agenouillée implorant les Cieux afin qu’il ne m’arrive rien de fâcheux. J’ai donc derechef abandonné le pignon à mon tueur de beau frère. Après tout c’était lui qui avait eu l’ingénieuse idée de la repeindre. Je me suis contenté des deux couches sur les côtés et l’étage au-dessus du préau. Et comme il avait plu pratiquement toute la semaine, j’y avais laissé le moral et la santé. Saloperie de lumbago. J’ai traîné ma misère et les bagages jusqu’à l’appartement. Epuisé par la douleur je me suis laissé tomber sur le lit. Une loque. Les vacances s’annonçaient bien. Quand j’ai tenté une sortie, ce fut sur les talons avec le cul en arrière, déambulation estivale des plus discrètes donc. Après avoir souffert le martyre tout le week-end j’ai consulté après quatre heures d’attente parmi une bande d’égrotants catarrheux. Le premier qui me refilait une rhinopharyngite, un flegmon voire les oreillons je lui torchais la gueule d’un bourre pif musclé. Bon, d’accord, le temps de me lever pour lui filer sa correction au bon Samaritain et il avait tout le temps de filer voire de m’en coller un aussi de bourre pif, mais bon, c’est juste pour dire combien je n’en menais pas large. Au final du repos et des anti-inflammatoires. – « Et le vélo ? » j’ai soufflé. » – « Vous rigolez ! » fut sa réponse. Bon d’accord.

La Flotte En Ré

St Martin de Ré
St Martin de Ré
Enfin, ne nous plaignons pas, ce fut la seule semaine d’Août à être resplendissante. Pas de vélo, certes, mais la plage tous les jours avec mon parasol et ma chaise de vieux. Ma naïade se faisait brunir sur le sable. Moi, je lisais. Avec ce curieux pincement de la moelle épinière, c’est peut-être pour cela que le tant attendu grand frisson le long de l’épine dorsale ne s’est pas produit à la lecture de Wilkie Collins. Depuis mon poste d’observation j’ai tiré aussi quelques clichetons et on a laissé couler paisiblement la semaine sans prendre trop de risques, si ce n’est me tremper dans l’eau froide sur les instances de ma Dulcinée. Double effet Gillette assurée. Les deux pieds dans l’eau, la bite comme un bigorneau, fallait bien finir par se jeter dans l’océan. What else? Sinon nager jusqu’à New York. Je gagnais rapidement le large, porté par les flots. Il me fallut quelques temps avant de m’habituer à cette opaque densité bourdonnante où je plongeais à chaque brasse. Je nageai, aveugle, les yeux brûlés et collés par le sel. Chaque immersion, noyée d’écume, cautérisait mes paupières sous l’ardeur du soleil. Je régulai mon souffle. L’assaut des éléments devint supportable. Je pus enfin ouvrir les yeux. Le parasol flottait à des dizaines d’encablures et les silhouettes figées des estivants veillaient comme des sentinelles. Arrivé aux bouées j’ai viré tel un régatier en direction de la plage rejoindre ma serviette. J’ai atteint la rive avec cette absence de classe qui caractérise le futur noyé du champion. J’entendais les voix, j’entendais les cris des enfants près de moi tout en pataugeant dans vingt centimètres d’eau. Un ultime vague me jeta sur le sable comme du bois flottais. Un sale mioche barbouillé de Choco BN me prenait pour une baleine. C’est ce qui m’a certainement poussé à lire Moby Dick, je crois. J’étais dans la peau du personnage.
La Flotte en Ré
Le Bois Plage en Ré
A la nuit tombée, nous sortions flâner le long de la plage de l'Arnerault regarder les estivants attablés. J'en profitais pour faire quelques "photos floues"
La Flotte en Ré
Bon, la semaine achevée, le ciel s’est couvert. Contraints de rentrer, nous avons repris la route vers Guéret pour y achever nos congés d’été. Nous avons donc abandonné nos voisines dont la plus mélomane me charmait par ses variations pianistiques. A notre retour, la façade de la maison jaune était achevée. Moi aussi.
Photo Copyright Papou 2008

vendredi 21 novembre 2008

El negro zumbon

Ce matin à la radio, j’ai entendu la reprise par Pink Martini de « El negro zumbon » qui a fait ressurgir avec ravissement dans un recoin de ma mémoire le film « Anna » de Alberto Lutuada. qui raconte l’histoire d’une infirmière novice qui va entrer dans le rang religieux. Appréciée dans son service, elle mène une vie heureuse, jusqu'au jour où elle reconnaît en ce blessé grave qui arrive son ancien amant, Andréa, qu'elle connaissait lorsqu'elle était encore danseuse. Je ne me rappelle ni où et quand je l’ai vu, certainement avec mes parents au Kinos. Cette mélodie ne cesse de trotter dans ma tête se fige devant moi la plantureuse Anna Magnani dansant et chantant « El negro Zumbon ». Faut quand même avouer qu’à douze ans j’étais déjà un beau petit saligaud.

dimanche 16 novembre 2008

Les Variations Gouldberg 1/2

Morlan Davidson, dans son petit historique des Variations Goldberg, considère comme « l’un des plus célèbres de tous les enregistrements des Variations Goldberg, et même de tout l'œuvre pour piano de Bach, (…) celui des débuts de Glenn Gould en 1955. La virtuosité technique y est tout simplement stupéfiante. Les admirateurs de Gould hésitent quant à savoir si son enregistrement de 1955 est meilleur que sa reprise plus rigoureuse de l'œuvre, enregistrée en 1981, peu avant sa mort. De nombreux critiques préfèrent l'enregistrement de 1955 pour sa seule virtuosité technique, alors que l'enregistrement de 1981 est généralement considéré comme plus mûr et coloré. Fort heureusement pour les admirateurs de Glenn Gould, l'enregistrement de 1981 fut filmé.
Gould avait autorisé le metteur en scène français Bruno Monsaingeon à réaliser une vidéo des séances d'enregistrement des Variations Goldberg. Ce métrage brut est exceptionnel et nous permet de voir de quelle manière Gould travaillait dans un studio d'enregistrement. Nous le voyons également développer une certaine conception de l'œuvre, faire des observations critiques au sujet des prises de son et transformer ses idées pour en tirer une interprétation cohérente. Il est fascinant de voir Gould jouer dans un état proche de la transe, véritable médium entre l'esprit et la musique. Un Glenn Gould en pleine création.

samedi 15 novembre 2008

Photographie : du droit d'être un artiste.

Photo Copyright François-Marie Banier
Longtemps j’ai cru la pratique de la photographie dangereuse et illicite. Dans une société où règne le soupçon et la paranoïa, photographier des scènes de rues en dehors des sites touristiques par excellence devenait risqué.
Il n’y a pas si longtemps de ça, musardant sur les traces de Willy Ronis à Belleville, découragé par les altercations et les menaces, j’ai rebroussé chemin vers des lieux plus cléments. Sur les bords du canal St Martin, une femme m’a accusé d’être dissimulé derrière un arbre pour la photographier. Il m’a fallu bien de la patience et de la salive pour la persuader du contraire. Que dire aussi de ces adolescents désœuvrés métro Abbesses, à deux pas du Sacré-Cœur, donc, attirés par mon attitude suspecte à tourner autour de mon sujet pour trouver le meilleur angle de prise de vue, qui m’interpellèrent croyant avoir affaire à un auxiliaire de police. Et les exemples pourraient se multiplier à foison.
Photos Copyright Papou
Je ne crois pas les quartiers populaires plus mal famés qu’ils ne l’étaient dans les années d’avant ou d’après guerre, mais il me semble que les photographes humanistes auraient bien du mal aujourd’hui à pratiquer leur art avec sérénité et passion. Dans une société où l’image est devenue reine, alors que nombreux sont ceux prêt à toutes les bassesses et compromissions pour apparaître en vedette ne serais-ce que l’espace de quelques secondes sur internet ou le petit écran, la simple apparition d’un appareil photo surtout en des endroits où apparemment il n’est sensé rien y faire, attire vite les regards et exacerbe la méfiance vis-à-vis du photographe devenu soudain un voyeur et un gêneur.
Nous voilà donc contraint de photographier nos sujets de dos ou de nous abstenir tout un chacun y a allant de son droit à l’image.
Photos Copyright Papou
Toutefois, si le droit à l’image est une chose, le droit à la liberté d’expression artistique en est une autre, comme le signale l’article de Gérard Lefort dans Libération du 14 novembre 2008 à propos de la décision de justice lors du procès en appel entre une plaignante et le photographe François-Marie Banier.
« La France est le pays au monde où le droit à l’image (article 9 du code civil) est le plus développé, protégeant les anonymes comme les célébrités. Reste que s’il était strictement appliqué, il rendrait impossible tout travail artistique dans la rue, qu’il soit cinématographique ou photographique, documentaire ou fiction. Exit les Doisneau et autres Depardon. Le feuilleton judiciaire qui a opposé le photographe François-Marie Banier à Isabelle de Chastenet de Puységur est instructif dans ce registre conflictuel. Suite à la parution de sa photographie dans le livre Perdre la tête, cette dame fit valoir que le cliché avait été pris sans son consentement et même malgré son opposition, que son image se trouvait par ailleurs dénaturée par la juxtaposition dans le même ouvrage de portraits de marginaux ou d’exclus, la transformant de ce fait «en caricature de bourgeoise». D’où plainte et demande de dommages et intérêts estimés à 200 000 euros.
Le 9 mai 2007, le tribunal de grande instance de Paris débouta la demanderesse. Mais Mme de Chastenet de Puységur interjeta appel. Le 5 novembre dernier, la cour d’appel de Paris l’a de nouveau déboutée. Très clairement sur la question de l’atteinte à la vie privée. Le tribunal a en effet estimé que cette photographie «présente un caractère anodin, ne révèle aucun élément d’ordre privé et ne peut dès lors relever de la sphère protégée à ce titre par l’article 9 du code civil».
Sur la question du droit à l’image, dont toute personne dispose, et son utilisation, lui permettant de s’opposer à sa reproduction sans son autorisation, l’arrêt du tribunal est plus subtil. Il avance que ce droit à l’image doit se concilier avec la liberté d’expression artistique (article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen). Et de conclure que le cliché litigieux n’est pas dégradant et ne porte pas atteinte à la dignité de l’appelante, puisque, outre des marginaux, des exclus et Mme de Chastenet de Puységur, le livre de François-Marie Banier propose un portrait de Claude Lévi-Strauss. Au contraire, l’arrêté dit que «sa photographie souligne la commune humanité des personnages».
Décision de justice encourageante qui certes n’empêchera pas les agressions verbales et physiques mais reconnaît au mois le droit aux photographes de pratiquer leur art, ce qui n’est déjà pas si mal.

Photos Copyright Papou

vendredi 14 novembre 2008

Hey Mitch, pars pas comme ça !

Mitch Mitchell, l'ancien batteur dans les années 60 du légendaire groupe de Jimi Hendrix, a été retrouvé mort mercredi dans une chambre d'hôtel de l'Oregon (Etats-Unis), à l'âge de 62 ans. D'origine britannique, Mitchell, le dernier survivant du groupe d'Hendrix, The Jimi Hendrix Experience, dont le jeu syncopé scandait harmonieusement les envolées du guitariste, a été retrouvé aux premières heures mercredi, et sa mort semble naturelle, selon le site officiel de Jimi Hendrix.
Mitchell venait juste d'achever une tournée aux Etats-Unis avec Experience Hendrix, série de concerts destinés à honorer la mémoire du guitariste, disparu à 27 ans dans des circonstances mystérieuses à Londres en 1970 après avoir connu une gloire éphémère grâce notamment à ses albums "Are You Experienced" et "Electric Ladyland."Le 3e membre du groupe, le bassiste anglais Noel Redding, est mort en 2003 à 57 ans.

lundi 10 novembre 2008

Ô vous mes Frères humains

Zoîa Kosmodemianskaîa
Le corps de cette fille était pour moi un miroir. La corde s’était cassée où on l’avait coupée, et elle gisait dans la neige du jardin des Syndicats, la nuque brisée, les lèvres gonflées, un sein dénudé rongé par les chiens ; Ses cheveux rêches formaient une crête de méduse autour de sa tête et elle me semblait fabuleusement belle, habitant la mort comme une idole, Notre Dame-des-Neiges. Les Bienveillantes p 263
Aujourd’hui sera décerné le Prix Goncourt 2008. J’ai trop de retard dans mes lectures pour m’arrêter aux futilités des joutes littéraires de fin d’année. Je lis donc rarement les prix littéraires et les offre encore moins.
Il y a deux ans maintenant, la sortie du roman de Jonathan Littel «Les Bienveillantes » a suscité bien des émotions et de controverses auxquelles je n’ai pas échappées. J’ai lu ce livre avant qu’il ne « décroche » le Prix Goncourt et le Grand Prix de l’Académie Française 2006.
Je l’ai lu peut-être pour de mauvaises raisons : « une fascination récurrente pour la barbarie » comme l’a écrit l’historien Denis Peschanski, ou « un regain d’intérêt pour les livres consacrés aux criminels nazis, » selon Bernard le Gendre, qui y voit « une volonté de comprendre ce qui se passe dans le cerveau d’un criminel de guerre. » Il date ce regain d’intérêt de janvier 2005, période lors de laquelle est sorti le film La Chute. Il décèle dans le succès des Bienveillantes et les ouvrages de la même veine une interrogation nouvelle, « ontologique », sur le mécanisme d’adhésion à la barbarie, sur la fascination qu’exerçait Hitler et sur le passage à l’acte.
Le journaliste Philippe Lançon explique quant à lui dans un article polémique le succès des Bienveillantes par le fait que l’auteur donne au public ce qu’il souhaite avoir. Il se demande « quels sont les endroits les plus communs de la foule flattés par ce livre, en quoi cette foule est-elle inculte sur le sujet traité, quel appétit populaire rassasie-t-on avec l’histoire de ce SS (…) ». Selon lui, « la foule a faim. Pour 25 euros, le buffet aux horreurs lui est ouvert. Comme au Club Méditerranée, il est illimité. Désormais, comprendre c’est manger. »
Chacun est en droit d’écrire ce que bon lui semble et la polémique n’est pas prête de prendre fin. Ce que je puis seulement en dire c’est que durant toute ma lecture le frisson le long de mon épine dorsale fut un frisson d’effroi, d’horreur et de dégoût. Une lecture qui m’a hantée longtemps et me hante encore. Une lecture qui m’a empêchée de lire tout autre livre durant plusieurs mois. Récemment l’édition de poche de que je considère comme un très grand roman est sortie en librairie. Je n’ai pu m’empêcher, certainement pour les mauvaises raisons énumérées ci-dessus, de le relire. Et toujours avec ce même constat d’échec et de dégoût.
«Frères humains,….» me renvoie, comme un écho sordide, au poignant témoignage d’Albert Cohen « Ô vous, mes frères humains » qui narre un acte antisémite vécue par l’auteur en 1905 lorsqu’il avait dix ans.
«Frères humain, laissez-moi vous raconter comment çà s’est passé.» démarre quant à lui un «conte» effroyable et barbare ponctué par une série de danses (plus macabres les unes que les autres) comme celles de Bach dans sa Partita n°4 en ré majeur.
Dans l’Antiquité Grecque Les Bienveillantes étaient des créatures terrifiantes de la mythologie : Mégère, Alecto et Tisiphone, cette dernière déesse vengeresse chargée de persécuter les hommes coupables de crimes.
La photo de la poétesse et partisane russe pendue par les nazis fut l’un des déclencheurs de l’écriture de ce « roman ».
L’auteur aurait pu prendre des exemples plus récents vécus de près par lui-même au Congo, au Rwanda, en Tchétchénie où il a travaillé dans l’humanitaire. Il a choisi l’un des plus terribles génocides pour lui accorder une dimension universelle et prendre un cas de figure où le lecteur ne pourra pas se défausser sous une faux prétexte. « Il fallait ancrer ce récit chez des gens comme nous pour empêcher le lecteur de prendre de la distance.»
Pour ce faire, Jonathan Litell déclare avoir travaillé cinq ans en recherche documentaires dont on trouve dans les quelques deux cents ouvrages consultés la somme de Raul Hilberg La Destruction des Juifs d’Europe. Il s’est également plongé près de deux années durant dans les archives écrites, sonores ou filmées de la Seconde Guerre mondiale et du génocide, les actes des procès…
Le résultat donne un livre aussi remarquable d’érudition et d’intelligence qu’insupportable par l’ampleur et l’abjection de son sujet. Un livre qui ne vous épargne de la première à la dernière ligne. On ne s’habitue jamais à l’ignominie, la nausée nous prend aux tripes et ne vous lâche plus. Et cette ignominie d’hier, nous renvoie immanquablement à celles d’aujourd’hui avec le même constat d’échec sur l’humanité des hommes. « Ce livre vous prend à la gorge, à la tête, aux tripes, son écriture vous emporte comme une houle énorme, menaçante, troublante. Les monceaux d'affamés crevant sur les routes, les filles éventrées, les salopards vides d'humanité... et tout vous remonte comme un déglutis venu du fond de la panse infernale de l’humanité. »
Ce garçon de trente neuf ans nous dérange monstrueusement parce qu'il a retourné l'histoire de la violence du XXe siècle comme on retourne un lapin écorché.Le lapin retourné et écorché, c'est nous, c'est notre illusion de ce que constitue l'humain. L'auteur des Bienveillantes balaie le grand fleuve humain comme un ruisselet d'immondices avec, comme exemple parmi cet étalage de barbarie humaine, d’un côté les SS des Einsatzgruppen et de l’autre les humains poussés à la fosse putride avec comme preuve de compassion celle d'entrer dans le sang et la merde jusqu'aux genoux pour donner le coup de grâce à une fillette.
"…une fillette d’environ quatre ans vint doucement me prendre la main. Je tentais de me dégager, mais elle s’agrippait. Devant-nous on fusillait les juifs « Gdje mama ? » je demandais à la fille en ukrainien. Elle pointa le doigt vers la tranchée (…) je la soulevais et la tendis à un Waffen-SS : « Sois gentil avec elle », lui dis-je assez stupidement. (…) celui-ci descendit dans la fosse avec la fillette dans les bras et je me détournais abruptement." P163
Maximilien Aue, le narrateur, serait-il un monstre ordinaire ? Pas tout à fait, car Maximilien Aue, homme distingué, ancien élève de Janson-de-Sailly et de Sciences-Po, docteur en droit, mélomane qui souffre de n'avoir pas appris à jouer du piano, lecteur de Blanchot, Stendhal, Flaubert, ami de Brasillach et de Rebatet, fils d'un père allemand qui a fait la première guerre en bourreau animal, et d'une mère française remariée qu'il hait, Maximilien Aue donc prend ses distances, accompagne en homme cultivé d'objections «réalistes» la démence de la Solution finale qu’il exécute par ordre et par conviction, lit Lermontov, visite les lieux où le poète se fit tuer en duel. Un homme qui au demeurant aurait pu être au lieu d’un bourreau un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire, alors qu’il se révèle l'enfant-monstre sommeillant dans chaque homme. Jonathan Littel reconnaît que Max Aue est un nazi hors norme, peu réaliste et pas forcément crédible. Mais selon lui, « un nazi sociologiquement crédible n’aurait jamais pu s’exprimer comme (son) narrateur ». Pour lui, « Max Aue est un rayon X qui balaye, un scanner. (…) Il avoue ne pas rechercher la vraisemblance mais la vérité ». Or « la vérité romanesque est d’un autre ordre que la réalité historique ou sociologique ».
« Je suis coupable, vous ne l’êtes pas c’est bien. Mais vous devriez aussi vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait aussi. (…) Si vous êtes né dans un pays ou à une époque, où non seulement personne ne vient tuer votre femme, vos enfants, mais où personne ne vient vous demander de tuer les femmes et les enfants des autres, bénissez Dieu et allez en Paix. » P 37 «L'inhumain, excusez-moi, ça n'existe pas, il n'y a que l'humain et encore l'humain.»
Je pense au Rwanda. Je pense a la Bosnie, à Sebrenitsa. Je pense au Congo. Je pense à demain.
Je pleure sur nous Ô mes frères humains.
Les Bienveillantes ; Jonathan Littell ; 1400 pages, Folio 4685.

mardi 28 octobre 2008

La nostalgie n'est plus ce qu'elle était...

Il fut un temps ancien où j’étais plus enclin à enjamber la Seine pour me perdre sur sa rive gauche. Mes pas me portaient alors de St Michel au Montparnasse apprécié en son temps pour son calme, son espace et sa verdure. Depuis belle lurette, jardins et vergers ont été urbanisés. Au fil des témoignages issues de mes lectures, j’essayais de deviner fermes et écuries là où il n’y a plus que des immeubles cossus. J’imaginais les marchés d’alimentation, les forains, les montreurs de chèvres et de chiens savants, les avaleurs de sabre et les cracheurs de feu. Où étaient désormais les rues marchandes et les petits métiers rapidement relégués vers la périphérie ? Avant de rejoindre la rive droite par Notre-Dame, je faisais toujours une petite halte chez Shakespeare & Company, cette librairie anglaise qui tire son nom de celle ouverte par Sylvia Beach rue de l’Odéon, une amie de James Joyce et Ernest Hemingway. La langue anglaise m’est parfaitement inconnue, mais je trouvais toutefois plaisir à me perdre en ce labyrinthe des lettres qui impressionne toujours autant le mauvais élève que j’ai été.
De Montmartre au quartier des Halles J’aimais suivre un itinéraire tortueux qui empruntait les rares voies privées et piétonnières existant encore à Paris. Lyon protège ses traboules, Paris ses passages couverts où boutiques de luxe avoisinent avec des magasins plus modestes. Je me laissais alors bercer par ces lieux chargés d’histoire. Plaçais mes pas dans ceux d’Aragon passage Jouffroy, ceux du comte Muffat à la recherche de Nana au Théatre des Variétés, passage des Panoramas. Retrouvais le Bardamu de Céline passage Choiseul, sans l’urine, les crottes, les glaviots et le gaz qui fuit, en me demandant où étaient les odeurs de jadis évoquées par Verlaine. Suivaient les belles et très fréquentables galeries Colbert et Vivienne pour terminer par la galerie Vero-Dodat, quasiment déserte, où se cachaient derrière les vitrines encadrées de cuivre des vestiges peut-être en train de mourir une seconde fois dans l’indifférence, avant de déboucher comme sur un égout à ciel ouvert dans le grouillant et affairiste quartier des Halles qui draine désormais le chaland, l’urine, la crotte et les glaviots. Qui sait, peut-être de magnifiques pages de littérature s’y écriront, dans les miasmes et la putréfaction d’une ville en perpétuelle mutation. Des pages que faute de temps je ne lirais certainement pas. Que voulez-vous, chacun invente sa ville et j’aime encore aujourd’hui à flâner dans le maelström de la grande Cité, y photographier une ville rêvée qui s’estompe comme le sont les souvenirs de la mémoire. Alors demain, je pars rêver d’un ailleurs que je crois meilleur. Que voulez-vous, Paris sera toujours Paris. La nostalgie, quant à elle, n’est plus ce qu’elle était…
Photos Copyright Papou 2007-2008

lundi 27 octobre 2008

L'arrière train sifflera trois fois


On avait relevé le danger des sanisettes pour les enfants en bas âge non accompagnés. C’était sans compter sur la dangerosité des toilettes de TGV.
« Un passager d'un TGV La Rochelle-Paris s'est retrouvé dimanche soir avec un bras coincé dans la cuvette des toilettes, dans laquelle il avait malencontreusement laissé tomber son téléphone portable » précise le communiqué comme pour nous rassurer sur le fait que type n’avait pas été aux toilettes avec une cabine téléphonique ou un combiné mural.
« Malencontreusement », on s’en doutait aussi, à moins qu’à l’instar du roi Midas qui changeait en or tout ce qu’il touchait notre roi des Cons quant à lui transforme ses étrons en téléphones cellulaires. « Allô ! T’es où ? – Ben, aux chiottes dans le train ! - Fais attention a pas te choper des mycoses ou des MST en t’asseyant n’importe où ! – T’inquiètes pas, ma caille, j’ai l’affaire bien en main – Tu veux peut-être que je te rappelle ? – Mais non, j’assure un max d’une seule main ferme et volontaire. Et voila le travail, je ferme juste ma braaaaaaaaaaaaaagueeeeeettteeeeeeeee, eeeeeeeeeh merde ! Mon portable ! – Comment ? C’est quoi ce bruit ? »
SLUUUUUUURPPPPPPPPPPPP !
« Wouaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!!!!!!! - Allô! Raymond, t’es ou ? Allô… ! Allô! …. ! Je ne t’entends plus… ! Raymond ? Tu es comme loin. ! »
Tu m’étonnes qu’il est comme loin entre La Rochelle et Surgères à genoux, le bras pompé à mort par les chiottes et la gueule en biais fracassé à la lunette pas propre. Et en plus pas de téléphone pour appeler au secours. Alors il beugle à’ s’époumoner le bougre. On le comprend d’ailleurs qu’il gueule; les chiottes lui ont peut-être aussi aspiré chevalière, gourmette et bras de chemise. MAINTENANT ILS ATTAQUENT LA PEAU COMME DANS UNE NOUVELLE DE STEPHEN KING. Grâce au ciel, il restait encore un rare fonctionnaire en action, auquel firent appel les voyageurs transformés en outres à pisse par l’imprudent quidam. Super Mario fit arrêter illico le TGV en pleine campagne pour dégager le malheureux à moitié sucé par la bête immonde. La désincarcération du conduit de la cuvette par laquelle le bras du type avait été aspiré prit deux heures aux pompiers en gare de Surgères qui durent tronçonner la cuvette. « Il est sorti sur une civière, avec le bras toujours pris au piège dans la lunette des toilettes (…) Le jeune homme, souffre au niveau du coude mais n'a pas de fractures »
Dans un communiqué, la SNCF envisage de modifier l’infrastructure et le dispositif des toilettes sur ses TGV afin que pareille mésaventure ne se produise plus. Pour éviter tout retard et série d’emmerdements tout chieur fautif se verra aspiré derechef dans un sanibroyeur géant et expulsé sur la voie comme une merde. Le communiqué ne dit pas si la porte des WC fermée de l’intérieur s’ouvrira automatiquement.

dimanche 26 octobre 2008

Il était une fois en Amérique...

L’autre soir, je suis tombé par hasard sur la programmation de « Il était une fois en Amérique » de Sergio Leone. Aux accents du « God bless America » cet « hymne » américain officieux diffusé par une radio qui ouvre le film je me suis à nouveau laissé emporter par cette intrigue complexe, racontée sous forme de flash back. « Il était une fois en Amérique » est l’adaptation d’un mauvais roman de Harry Gray, « The Hoods » inspiré de sa propre vie. Ce qui n’aurait pu être qu’un énième film de gangsters de série Z, se transforme sous la camera de Sergio Leone en flamboyante tragédie. Dans les années 20, enfants du Lower East Side, quartier très populaire situé au bord de l’East river près du pont de Manhattan, Noodles’, Cockheye, Patsy’, Dominic et Fat’ Moe grandissent entre petites combines et menus larcins dans le ghetto de New York. Le réseau maffieux leur confit de petites missions de confiance dont ils s’acquittent pour un maigre dollar voire l’autorisation de dépouiller un ivrogne de sa montre. Montre dérobée par un plus malin en la personne de Max’ Bercovicz, un nouvel arrivant dans le ghetto avec lequel la bande va nouer un pacte d’éternelle amitié. Jusqu’alors, Noodles’ (nouille) était le leader de la bande. Un leader amoureux transi de Deborah, l’insupportable et prétentieuse sœur de Fat’ Moe. Un leader qui lit Martin Eden de Jack London à la lumière des toilettes. Un leader sans réelle envergure et qui a tout pour devenir un homme bien ordinaire dans un monde sans pitié pour les faibles. Mais il lui faudra choisir entre Deborah, dévorée d’ambition qui refuse son milieu social, ou Max. Suivra une ascension sans gloire dans la pègre, le trafic d'alcool, les fumeries d'opium. Mais aussi la violence, les meurtres sauvages, les années de séparation lorsque Noodles’ se retrouvera durant quelques années derrière les barreaux et la période de gloire éphémère d’un speakeasy durant la Prohibition dirigé par la petite bande d’associés sous la coupe d’un Max plus ambitieux et déterminé que jamais. Suivra cette « trahison » qui détruira leurs vies à jamais.
God bless America, my home sweet home God bless America, my home sweet home!
En 1968, Noodles’ est un homme las et solitaire lorsqu’il débarque à la gare routière qu’il a quitté voilà plus de trente ans en y abandonnant une valise vide pour y revenir avec le fardeau de toute une vie dans un bien maigre bagage. Lower East Side est maintenant la proie des pelleteuses et son seul vrai repère dans ce quartier qu’il ne reconnaît plus est le restaurant familial du seul ami qui lui reste en la personne de Fat’ Moe. Tout le travail de Leone repose sur une admirable mise en scène où les dialogues sont plutôt rares, juste nécessaire. Seules les images dévoilent une émotion poignante et saisissante dans ces admirables retrouvailles. L’un et l’autre ont vieilli. Aucun ne s’est enrichi. Et à la question de Fat’ Moe : « qu’est ce qu’as fait toutes ces années ? » - « Je me suis couché de bonne heure. » sera la réponse laconique de cet homme ordinaire pensif et méditatif, qu’on imagine sans mal avoir vécu une vie on ne peut plus ordinaire, habitée par l’incompréhension, le remords et la culpabilité.
Mais alors que s’est-il donc passé trente-cinq ans plus tôt lorsque poursuivi par des tueurs, Noodles’ a laissé le cadavre de ses amis et un Fat’ Moe agonisant pour prendre la fuite vers n’importe où ?
C’est ce que va nous révéler avec maestria Sergio Leone dont a réalisation alterne les scènes chocs, d’émotion ou cocasses avec un rythme contrasté au service d’une « mise en scène qui privilégie une lenteur synonyme de contemplation et de réflexion, de gravité et de nostalgie » mais aussi parfois avec « des éclats de violence animale et de déraison » comme le sont à mes yeux les insoutenables scènes de viol pratiquées par deux fois par Noodles’ pour démontrer à lui-même et aux autres, comme un aveu d’impuissance, enfin une forme de virilité. On pourrait évoquer longuement l’évolution des personnages en parallèle de la société. Max et Deborah se caractérisent par leur volonté d’être plus tard les premiers. Max incarne le monde de la pègre et Deborah le monde du spectacle. Ils réussiront à intégrer l’Establishment par la violence pour l’un et la compromission pour l’autre. Une société gangrénée petit à petit par la pègre jusqu’à sa corruption généralisée au pouvoir politique associé au monde artistique dans les années soixante. Mais cette réussite a un envers car elle ne s’est accomplie que sur les décombres des amitiés brisées et de l’innocence saccagée. Cette ultime œuvre est sans aucun doute la plus pessimiste, du moins la plus noire de Sergio Leone ; une œuvre qui porte un regard désenchanté et amer sur la vie. Ce regard éperdu, absent, nostalgique de Noodles’ vieilli n’est-il pas en fait celui de Sergio Leone ?
God bless America, my home sweet home God bless America, my home sweet home!

lundi 20 octobre 2008

Tout augmente.

Sollicité de toutes parts, comme bon nombre de parisiens, j’hésite à donner l’Obole afin de ne pas être contraint à faire moi-même la manche en fin de mois. Dure réalité que celle du citadin. Je me souviens même d’une époque pas si lointaine où les laisser pour compte clamaient un « Eh, t’as pas cent balles ? » voire « t’aurais pas un franc ou deux pour une pauv’ cloche ? » Vendredi dernier, rêveur et plutôt bien luné, je me suis laissé séduire par un pauvre gars en mal de café. J’ai fouillé mes poches et extirpé un euro flambant neuf. Le gars à reluqué la pièce dans sa paume avant de lâcher : « Un café, c’est un euro vingt ! ». J’ai rajouté vingt cents. « Merci mon gars, faut bien s’aider entre S.D.F. » Je me suis reluqué dans une vitrine. Je n’avais rien d’un S.D.F. A la rigueur mon sac de voyage à la fermeture à glissière fatiguée, sécurisé à l’aide d’un tendeur, faisait triste mine. Pas au point de passer pour un S.D.F. J’imagine : « Eh, mon Prince, t’aurais pas sept francs quatre-vingt que je me boive un petit café bien chaud ? ». A ce prix là, une cloche aurait dû faire l’article à une dizaine de personnes pour en tirer le prix de son café. Tout se mérite. Désormais faut faire l’appoint. En tout cas, à sept francs quatre-vingt le kawa, le prochain coup mon S.D.F boira un coup de Château La Pompe gratis. Ca lui apprendra à vexer son monde dès potron-minet.

jeudi 16 octobre 2008

Toutes suites : Anne Gastinel

Jean-Sébastien Bach par Anne Gastinel Suites pour violoncelleNaïve
Les Suites pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach... le sommet de la littérature pour violoncelle, la quête absolue de tout violoncelliste, l'oeuvre que chaque violoncelliste aspire à interpréter et à enregistrer un jour. Le Graal, en quelque sorte... L'heure était venue pour Anne Gastinel. Sa version sonne tout simplement comme une évidence. la complicité entre l'interprète et son instrument - ce fameux Testore duquel elle n'imagine pas être séparée plus de quelques jours - est totale. Quel chant ! Un son chaleureux du violoncelle qui résonne longtemps.

mercredi 15 octobre 2008

Gens des nuages

Copyright Papou 1998
Voyage aux confins du Sahara occidental : retrouver les origines de Jemia, l'épouse sahraouie de l'écrivain qui évoque la mémoire de ce pays.« De ce voyage vers la Saguia el Hamra, nous avions parlé depuis la première fois que nous nous étions rencontrés. Les circonstances, nos occupations, nos préoccupations familiales, ainsi que la situation troublée dans laquelle se trouvait une grande partie du territoire des nomades Aroussiyine avaient rendu ce retour improbable, voire impossible. Et voici que tout d'un coup, alors que nous n'y songions plus, le voyage devint possible. Il était venu à nous quand nous ne l'espérions plus. Nous pouvions en parler d'une façon très simple, comme s'il s'agissait de visiter une province lointaine. Entendre parler les Aroussiyine, les approcher, les toucher. De quoi vivaient-ils ? Avaient-ils toujours des troupeaux de chameaux et de chèvres, élevaient-ils toujours des autruches ? Combien étaient-ils ? Avaient-ils changé au cours des siècles, depuis que Sidi Ahmed el Aroussi avait fondé la tribu ? Nous voulions entendre résonner les noms que la mère de Jemia lui avait appris, comme une légende ancienne, et qui prenaient maintenant un sens différent, un sens vivant : les femmes bleues; l'assemblée du vendredi ; les Chorfa, descendants du Prophète; les Aït Jmal, le Peuple du chameau ; les Ahel Mouzna, les Gens des nuages, à la poursuite de la pluie. Nous sommes partis sans réfléchir, sans savoir où nous allions, sans être même sûrs que nous y arriverions. » (Jemia et J.M.G. Le Clézio) « Humilité d'écrivain, J.M.G. Le Clézio a adopté un style aussi équilibré, précis, clair, que peuvent l'être les gestes et les expressions des peuples qu'il décrit. Il n'y a pas d'emphase, tout est mesuré et sonne plein. Le souvenir se lit comme un roman, coupé d'agréables et utiles récits historiques qui contribuent probablement à disposer le lecteur dans un climat rétrospectif plus dense : l'histoire de ce désert qui est découvert et révélé, c'est le tissu de tous ces gestes, bassesses ou héroïsme, légendes ou faits d'actualité droit sortis du passé. Et cette noce mystique entre Jemia et sa terre originelle ressemble à une danse immobile, dont J.M.G. suit attentivement les figures, sans jamais rien qui pèse ou pose, avec l'allégresse jubilante de l'explorateur qui découvre, au delà des paysages et des contrées, une autre qualité d'hommes, et sa remarquable stature. » (Extrait d’un article de Khaled Elraz)
Gens des nuages. Jemia & J-M G. Le Clezio, photos Bruno Barbey. Folio

mardi 14 octobre 2008

Marin Marais : Folie d'Espagne

Salopée par un pas poli lors du concert des Voix d'été en Creuse, écoutez l'intégrale calez vous dans un bon fauteuil et savourez jusqu'au final particulièrement énergique cette Folie d'Espagne que je n'ai pas trouvé par Jordi Savall mais par Sophie Watillon.

La viole virevoltante de Jordi Savall

Un autre morceau joué lors du concert des voix d'été en Creuse en Août 2008 à l'abbatiale de Chambon -sur -Voueize. Savall envoyé par mariolinosuper

Diego Ortiz

Diego Ortiz [ 1510 - 1570 ] 16e siècle, compositeur espagnol, maître de chapelle du vice-roi de Naples, vécut au temps de la domination Espagnole en Italie. Découlant de son Traité des variations publié en 1553, cetteRecercada s’appuie librement sur la ligne de basse continue de la Folia pour développer un discours ample et vagabond. Extrait du morceau interprêté par Jordi Savall et joué intégralement lors du concert des Voix d'été en Creuse.

lundi 13 octobre 2008

Concert de nuques ou Folie d'Espagne.

Je vous ai menti. J’en ai honte. Je n’ai pas passé tout l’été à écouter les sonates pour piano de Beethoven par Paul Lewis. Il y a eu aussi le concert de Jordi Savall durant les Voix d’été en Creuse. Il avait plu à seaux toute la journée. Entre deux seaux, d’eau et de peinture, car je rappelle aux distraits que je m’attelais toujours au ravalement de façade, j’ai sorti Yann et Aurélie dans les bois question de leurs remplir narines et poumons d’un parfum d’humus et d’herbe mouillée. Sur le coup de dix huit heures les mains tavelées de jaune, Françoise Jean-Pierre et moi-même sommes partis à Chambon sur Voueize. Le ciel s’est soudain déchiré et les stries rasantes des rayons du soleil caressaient les vaches et les terres gorgées d’eau. A Chambon le parking affichait complet et il y avait trente mètres de queue à l’entrée de l’abbatiale plus d’une heure avant le début du concert. Tout le monde scrutait les Cieux la main sur le K-Way. L’abbatiale séchait sous un reste de soleil pâle. Paraît qu’en l’An 2008 de notre ère : Les invasions de mélomanes ravagèrent les terres limousines. Ils affluèrent le 14 août en si grand nombre que l’Abbatiale Sainte Valérie de Chambon s’avéra trop petite pour les recevoir tous, sans compter que les V.I.P. avaient squatté toutes les meilleures places. Et autant vous le dire tout de suite le joyau du Limousin, ce n’est quand même pas la salle Pleyel. C'est donc au cœur de ce vaste édifice de style roman que je me suis tapé un cul sur une couineuse empaillée avec vue imprenable sur un festival de nuques et d’oreilles poilues. La nef composée de neuf travées était pleine. Il y avait bien une place de choix sur la chaire encombrée d’un projecteur voire accroché au Christ en vis-à-vis. Personne n’a profané l’édifice. Parait aussi que L'abbaye renferme un trésor : un tableau peint sur bois « la décollation de Sainte-Valérie » Pour ma part j’aurais bien décollé la tête des quidams aux oreilles poilues devant moi question de voir un peu mieux Jordi Savall, Montserrat Figueras et Andrew Lawrence-King. Vu que je ne voyais strictement rien, j’ai fermé les yeux, sérénité intérieure afin de mieux m’imprégner telle une éponge de la musique. Jordi Savall s’est fait alors magicien pour un voyage au cœur de cette musique ancienne aux origines de la beauté, avec une viole bondissante associée aux accents oniriques de la harpe et à la voix de Montserrat Figueras. Un pur ravissement auditif. En visuel, c’était autre chose. A l’entracte le bar était fermé. Il y eut un mouvement de foule. De nouvelles têtes encore plus grosses remplacèrent les anciennes. Je me suis mis debout et j’ai pu admirer au loin l’estrade vide en vidant une bouteille d’eau gazeuse. A la reprise Andrew Lawrence-King nous enchanta Avec La Chaconne d’Amadis de Jean-Baptiste Lully à la harpe seule. Puis en compagnie de Jordi Savall à la viole de gambe ils entamèrent Folie d’Espagne de Marin Marais, ce morceau de bravoure où Marais explore un large éventail de possibilités techniques et expressives offertes par son instrument de prédilection dans une série de variations sur le thème de la Folia, cette danse d’origine populaire qui se développa dans la péninsule ibérique dès la fin du Moyen Age. Au cœur du voyage musical une voix est venue se mêler aux instruments. « Qu’est ce qu’elle a, cette connasse, à me suivre comme ça partout ? » J’ai ouvert un œil, le droit, pour découvrir un individu visiblement pris de boisson affalé contre une colonne. « Salope ! parce-que j’suis de la cloche j’ai pas l’droit d’êt’ là ? Et c’est toi peut-êt’ qui va m’fout’ déhore ! » Le mouvement de viole vacilla quelque peu. Il y eut un léger brouhaha suivi d’un chorus de « chut ! ». Et la musique de Marin Marais reprit ses droits. La « salope » en question, visiblement une hôtesse d’accueil peut habituée à faire face devant pareille situation restait interloquée. Un collègue mâle vint l’assister en se plaçant derrière le gêneur. « C’est toi peut-être qui va me jeté dehors peut-être ? AAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHH !!!! » se mit à tonitruer le type accroché par l’épaule. Le musique se tu. Le ton monta. Mon voisin, en l’occurrence Jean-Pierre, lança à la volée un : « Mais qu’est-ce qu’on attend pour sortir ce connard ! » Visiblement il avait raison. Moi je n’avais pas le droit de me battre pour raison médicale, mais les autres, hein, que faisaient les autres, bon sang ! « AAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHHHH ! » bramait la cloche. « Espèce de bande d’enculés ! » Ce fut l’expression de trop. Des enculés pris au hasard se ruèrent manu militari sur le quidam et l’emportèrent au dehors. Sous les applaudissements de la foule, les musiciens furent invités à nous offrir cette Folie salopée par un grossier sodomite. Jordi Savall et Andrew Lawrence-King assurément non démontés par l’événement, reprirent à la mesure près l’œuvre de Marais et la menèrent jusqu’à son terme. Lorsque qu’au terme d’un assaut de l’archet se plaçait un silence entre deux mesures on pouvait entendre dans le lointain quelques vite étouffés par les nouveaux accords de la musique. Le concert prit fin. Les interprètes furent ovationnés comme il se doit et tout un chacun abandonna l’abbatiale à son silence. Un gyrophare léchait les demeures endormies. Les Forces d’interventions locales veillaient. Des yeux on cherchait d’où émanaient ces « …..ande d’enhulés ! » en guise de bonsoir. On est rentré sous la pluie. Rideau.

jeudi 9 octobre 2008

Toutes suites : Mischa Maîsky

Misha Maïsky : 6 cello-suiten ; Deutsche Grammophon 1985 2CD

Pour Mischa Maïsky les six Suites pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach représentent les fondements du répertoire de l’instrument. « Si je peux dire que la musique est ma religion, alors ces six suites pour violoncelle sont ma Bible… » Il aime ces suites depuis que son frère aîné lui a offert en 1959 un exemplaire de l’édition Musgyz publiée en 1957 dans laquelle figurait un fac-similé du manuscrit d’Anna Magdalena Bach et sur lequel son frère avait écrit « Travaille aussi durement que tu peux, toute ta vie, pour être digne de cette grande musique . » Plus tard Rostropovitch l’aida à approfondir sa conceptions des Suites. Il découvrit également les enregistrements légendaires que fit Casals dans les années 30, qui lui semblèrent « fou » au départ mais le captivèrent de plus en plus à chaque écoute. « Je réalise maintenant que Casals a exercé sur moi une influence capitale ». Le destin lui permis de rencontrer son maître et de jouer devant lui l’année précédent sa mort. Maïsky considère que la musique de Bach ne doit pas être abordée de façon solennelle . Pour lui, Bach n’est pas un saint mais un bon vivant aimant la bonne chair et le vin. Il a donc enregistré l’intégrale des Suites en 1985, une gravure qui à l’époque remporta de nombreux suffrages et restent encore pour certains une référence. L’anecdote veut que, des années plus tard, passant devant un magasin de hi-fi à Zurich il repéra une paire d’enceintes acoustiques. Il entra et demanda à les tester. Le vendeur mit un CD de démonstration qui contenait la Bourrée de la Suite pour violoncelle en ut majeur. « Je pensais que l’interprète se moquait délibérément de moi – on aurait dit une parodie. Quand j’ai vu que c’était mon enregistrement, je fus consterné. » Pour Maîsky il ne correspondait plus à la manière dont il jouait Bach. Il fut donc ravi lorsqu’on lui proposa de réenregistrer les Suites pour l’année Bach en 2000. « Pour moi, c’est tous les ans l’année Bach. » D’après le texte de Tully Potter

Misha Maïsky : 6 cello-suiten ; Deutsche Grammophon 1999 2CD

Bourrée Suite N°3 dans sa version 1985

....me font mourir d'amour belles Marquises.

mercredi 8 octobre 2008

Macaque Bono !

D’après de récentes études scientifiques pour mieux comprendre le mode de fonctionnement de nos dirigeants et cadres d’entreprises il faut savoir qu’ils empruntent souvent des traits aux chefs macaques ou chimpanzés. En effet, un chef se doit d’être reconnu. Il se poste donc sur une haute branche, bombe le torse, fait du bruit, impressionne sa troupe, s'entoure d'une bande de jeunes alliés et s'arroge des privilèges. Bref, il s'impose par son comportement, son regard, son hyperactivité. Sans hésiter, parfois, à menacer ses rivaux, à sanctionner ou intimider ses subordonnés : les gorilles frappent le sol avec leurs pieds ou leurs poings, tandis que les babouins haussent les sourcils. Les singes sont polis. Ils se saluent rituellement tous les matins, le chef n'ayant pas le droit de déroger à cette règle sociale. Il doit répondre aux salutations de ses subordonnés, voire faire le premier geste : un regard droit dans les yeux, une tape amicale sur l'épaule ou une main tendue. S'il omet ce rituel, il risque d'y perdre sa popularité, et même son rang. Donc il y va de ses poignées de main, visites impromptues, mots échangés au détour d'un couloir, pots de départ, réunions festives... Plus les sociétés de singes sont sophistiquées, plus le rôle du chef est limité et la créativité démultipliée. En dehors des périodes de crise - guerres intestines, menaces de prédateurs, sécheresse -, le chef chimpanzé n'est guère interventionniste. Sa sociabilité, son intelligence, sa détermination, son goût du risque l'ont conduit au pouvoir grâce à un réseau d'alliés. Le chef chimpanzé dirige une tribu décentralisée, dont les membres sont relativement autonomes. Les subordonnés peuvent partir chasser de leur côté. Et se lancer dans des aventures et ou quitter momentanément le groupe. La créativité d'un groupe de singes peu évolués est égale à celle de ses dominants. Mais attention : la décentralisation comporte ses dangers. Habiles à nouer des alliances temporaires, les chimpanzés se livrent souvent des guerres fratricides pour la conquête de pouvoir. Aucun chef chimpanzé ne peut résister aux coalitions organisées par des subordonnés intelligents. Quoi qu’il en soit, après avoir lu ces lignes ne vous avisez pas de faire provision de bananes en paquet cadeaux ou de balancer des cacahuètes à votre encadrement. Vous retrouverez immédiatement La peau de banane sous vos propres pieds. Il est à noté toutefois une différence notable entre le singe et l’homme : c’est que ce dernier à inventé les talonnettes. Ceci étant dit, vous pourrez désormais porter un regard différent sur vos supérieurs. C’est moins cher que le zoo et en plus c’est permanent. Que nos dirigeants politique ou d’entreprises soient des trous du cul n’est pas en soit une nouveauté. Ceci dit nous en avons désormais la preuve scientifique et humoristique.

mardi 7 octobre 2008

Sauvons les kangourous (2)

Sans déconner. Parait que les pets des kangourous sont écologiques. Grâce à une bactérie dans l’estomac, le marsupial émet des flatulences non polluantes car les prouts des kangourous ne contiennent pas de méthane, à l'inverse des prouts de vaches et de moutons dont les pets peuvent représenter un fort pourcentage du volume total des émissions de gaz à effet de serre. La bactérie présente dans l’intestin du kangourou élimine aussi les ballonnements et facilite la digestion. Cela permettrait une économie de plusieurs millions de dollars en fourrage. Le bétail en profiterait également, tirant 10 à 15% d’énergie supplémentaire pour une alimentation identique. Vaches et moutons pourraient donc, dans quelques années, se voir inoculer la bactérie du kangourou afin d’aider leur digestion et ainsi lutter contre le réchauffement climatique. L’étude ne dit pas si péter dans son kangourou est un acte écologique et si on pourra tester aussi cette bactérie sur les mangeurs de cassoulet. Quoi qu’il en soit, ce week-end je suis allé annoncer la bonne nouvelle à Isabelle ma filleule bovine. On s’est super marrés à se raconter des blagues de skippy qui pue et qui pète écolo. « le kangourou » m’a fait remarqué Isabelle « ne bondit pas qu’avec sa queue, mais aussi grâce à ses pets. Il devient donc l’étendard bondissant de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre.» « Et quand les kangourous donneront du lait » a t-elle ajouté « Eh bien moi, je boufferai du raisin.» Putain, c’est pas con le coup du raisin. Du cépage Chardonnay à tous les repas et la Isabelle te produira pas loin des 15 à 20 litres de Haute Côte de Boeuf. Fichtre ! Va falloir que j’en parle à Bernard.

lundi 6 octobre 2008

Fuck les riches !


De 1979 à 1987, le groupe communiste révolutionnaire français Action directe se lance dans une lutte frontale contre l'Etat. Attentats, attaques à main armée, mais surtout une dizaine d'assassinats : ses militants versent dans le terrorisme, promettant, au nom de la lutte des classes, de mettre à bas le capitalisme et l'impérialisme. Je comprends alors que de grands enfants, lecteurs de contes de fées pour adultes, aient été terrorisés par l’interviewe de, l’ex-ogre du mouvement Action directe en dépit de l’avertissement préalable du journal : Attention les propos que vous allez lire pourraient choquer les âmes sensibles. Tu m’étonnes. Il y en a même un max, peu habitués en ces temps de sagesse consensuelle à pareil discours radical, qui ont dû faire caca mou dans le caleçon en lisant toute cette série de gros mots lâchés comme un pet pas propre sur une toile cirée déjà pas bien nette : « lutte armée, affrontement, révolution, marxisme, prolétaire, anti-impérialisme, communiste… » Putain, ça fait flipper grave ! Alors qu’en fait, il n’y a rien de bien nouveau ni de surprenant dans cette rhétorique révolutionnaire soixante-huitarde si ce n’est qu’elle est aujourd’hui tabou. En tout cas ce n’est pas « jour de fête » pour le petit facteur chéri des français cloué d’un coup au piloris pour accueillir au sein de sa famille politique celui qu’il n’avait pas invité. Quand le loup se propose de vous aider à porter votre besace de courrier du peuple, tout chaperon rouge révolutionnaire ferait mieux d’y réfléchir à deux fois avant d’accepter, sous peine de se voir loger entre les quenottes le surin Manufrance garantie pur bourgeois en acier inoxydable. Il faut donc savoir choisir ses amis ou accepter de subir le courroux des masses, la vindicte populaire voire la lapidation à coups d’enclumes sous les sifflets et quolibets de la foule. Tiens peut-être même que sous les pseudos des bloggers qui m’ont choisi pour amis se cachent des anciens terroristes d’Action directe, de la Fraction Armée rouge, des Brigades Rouges, du Gang des Postiches… que sais-je encore des ex du Club des Canetons de La Baule en 1968 voire même peut-être des écologistes…Allez savoir ! Il me faut quand même avouer à tous ceux qui eux m’ont choisi pour ami : je suis un ancien terroriste. Non, non, je déconne pas ! Un ancien terroriste avec un faux nom et tout le toutim. Le genre de mecs qui fait des graffitis genre « Caca le patronat !», « Météo Nationale, Météo du Capital ! » », «A poils laineux !», « Fuck les riches ! » enfin rien que des trucs qui appellent à l’insurrection. Mais un jour, promis, je vous confesserai cette dérive. Et ci c’est pour cela que le facteur ne m’a pas choisi pour ami c’est qu’il manque vraiment de courage politique. Na !

vendredi 3 octobre 2008

Les enfants non désirés aiment-ils les histoires tristes ?

Les enfants non désirés aiment-ils les histoires tristes ? Parmi tout le fatras bibliographique de ma mémoire je n’ai conservé des lectures romanesques de ma jeunesse que des livres ayant trait à l’enfance malheureuse. En tout premier lieu celle des joyeux Moffat d’Eleanor Estes, merveilleux livre lu et relu a satiété, perdu de vue pendant plus de trente ans (avant de suivre ma formation de bibliothécaire et y apprendre à pratiquer la recherche bibliographique) pour enfin retrouver sa trace et le découvrir enfin cinq ans plus tard sur le Net. J’en conserve désormais deux exemplaires dans ma bibliothèque, le second acheté dans une brocante sur l’Ile de Ré pour cinquante centimes d’euro. Mais un jour nous y reviendrons. Il y avait entre autres oubliés, les romans d’Hector Malot et enfin ceux de Charles Dickens. J’en suis venu à me poser la question liminaire après la relecture à dix ans d’intervalle d’un de des grands romans de Charles Dickens : Bleak House. Je présume sans rien affirmer que les lectures de Dickens dans mon enfance devaient être des versions expurgées et adaptées. La vision des merveilleux films de David Lean, Oliver Twist et Des Grandes Espérances a certainement contribué à me faire aimer son univers. Il ne serait pas juste d’oublier la belle adaptation de David Copperfield pour l’O.R.T.F par Claude Santelli.. Mais je ne saurais jamais déterminer avec précision si ce sont les livres ou les adaptations cinématographiques qui ont concouru à me rapprocher le plus de cet auteur. J’ai donc depuis toujours eu une relation avec Dickens. Une longue amitié devrais-je dire. Aimé Dickens, adoré parfois, détesté aussi pour cette complaisance dans un pathos et une mièvrerie assez conventionnels dans la littérature victorienne. Aimé, disais-je, mais rejeté aussi, abandonné un temps….pour y revenir bien des années plus tard avec un regard neuf et me laisser à nouveau séduire. Les aventure M. Pickwick, Olivier Twist les grandes Espérances, Temps difficiles, quelques contes et chroniques sont régulièrement réédités en collections de poche. En 1979 les éditions 10/18 eurent l’excellente idée de nous livrer quelques romans indisponibles depuis la première traduction du XIXème siècle. Le magasin d’Antiquités, Barnabe Rudge, Martin Chuzzlewitt, Nicholas Nickleby furent donc mes première lectures de Dickens à l’âge adulte. S’il est impossible de classer l’œuvre de Dickens dans une catégorie déterminée, et certainement pas dans la catégorie jeunesse, c’est parce qu’avant toute chose Dickens est avant tout un enchanteur, un grand artiste guidé par son génie, génie sans cesse en ébullition tout au long de sa carrière. Au-delà du thème récurent de l’enfance malheureuse, il y a une incontestable grâce d’écriture, une spontanéité créative, un humour, un engagement, (loin d’un marxisme ridicule dont certain l’ont affublé). Lors de la gestation difficile de ses romans en livraisons hebdomadaires ou mensuelles, rappelons-le, Dickens n’avait pas pour idéal de lutter contre le goût de son public, mais de le suivre et incidemment lui enseigner des vertus comme la Charité sous toutes ses formes pour les déshérités, la tolérance à l’égard de toutes les croyances, le respect de la personne humaine et ce sentiment généreux d’une vaste solidarité qui relie les hommes. Tout cela peut sembler bien ridicule et puéril pour un lectorat d’aujourd’hui. Pour ma part, je pense, que c’est pour toutes les raisons évoquées ci-dessus que l’œuvre de Dickens est assurée de nous survivre. Elle a subi depuis plus de cent cinquante ans l’épreuve du temps (de la critique à l’analyse littéraire ou psychanalytique), et continuera à ravir des générations de lecteurs. C’est en cela qu’elle est immortelle.

jeudi 2 octobre 2008

Les Grandes espérances de David Lean

Le père Gallois et mon père introduisirent sans vraiment s’en rendre compte le monde merveilleux du cinéma au cœur même de notre salle à manger. Sur le meuble nouvellement acquis pour l’événement, ils installèrent au-dessus du Radiola un gros téléviseur. Une seule et unique chaîne en noir et blanc et encore peu de programmes. Le dimanche aux alentours de dix sept heures l’O.R.T.F. Diffusait un film tout public. Là, installé sur ma chaise, j’ai avalé sans m’en rendre compte, bon nombre de chefs d’œuvres du 7ème Art. De ce film, j’avais depuis longtemps oublié le titre et le réalisateur ainsi qu’une bonne partie de l’intrigue. Je ne me souvins que de cette étrange et excentrique vieille dame recluse dans son manoir et ayant arrêté le temps depuis que son fiancé l'avait abandonnée au jour même de son mariage. Restait gravé aussi le regard fascinant de la jeune fille, sans que je me doute qu’il s’agissait d’Estella jouée par Jean Simmons ou encore la silhouette du sinistre bagnard dans les marais qui ouvre le film.
Facilement impressionnable j’ai été hanté des années durant par une scène jugée terrifiante aux yeux de l’enfant que j’étais, celle d’un jeune homme arrachant de très hautes tentures poussiéreuses des fenêtres afin de faire pénétrer la lumière du jour et le corps de la vieille dame excentrique devenu la proie des flammes. Miss Havisham a toujours exercé, même aujourd’hui, un étrange pouvoir sur moi. La crainte qu’elle procure à Pip ainsi que l’espoir déçu de ses Grandes Espérances n’est-elle pas une image romancée de ma propre mère ? je n’en sais rien.
Il faudra que j'en parle un de ces jours à mon copain Sigmund.
Si le cinéma à la télévision est comme la reproduction d’une œuvre d’art en carte postale, il n’en reste pas moins que la magie du cinéma a joué pleinement son rôle même lorsqu’un jour l’adulte visionna avec la même terrifiante émotion la scène gravée en son subconscient.