mercredi 5 mars 2014

Pleurer la nuit

A Jean-Luc



Depuis des semaines la chaleur s’était emparée du moindre coin d’ombre pour y rôtir les pierres. Des nuits sans air succédaient à d’harassantes journées de plomb. Les hommes en terrasse transpiraient à grosses gouttes et s’essuyaient le visage avec de grands mouchoirs à carreaux. Dans cette nuit lourde montaient quelques rires et des éclats de voix de la terrasse du Grand café. Onze heures sonnèrent au clocher de l’église.

Claude paya les consommations et fit racler sa chaise sur la tommette. André et Jean l’imitèrent. Le rideau de bois fit rouler ses perles et nous nous retrouvâmes sur la place où des vieux rouméguaient appuyés sur leur canne. Les hommes se turent. Il y eut quelques bonsoirs et nous sortîmes de la flaque de lumière pour nous poser un peu plus loin dans l’ombre. Mon frère me jeta un rapide coup d’œil. 
«Qu’est-ce qu’on fait de lui ?
_ Il a qu’à rentrer se coucher. » fit Claude.
Les deux autres se sont concertés du regard.
« Y saura la boucler, au moins ? » S’enquit André. Jean m’adressa un coup de menton interrogateur. J’opinais du chef. Claude haussa les épaules. Ils me tournèrent le dos et s’enfoncèrent dans une ruelle sombre lourde de cette nuit sans lune. 
Nous nous rendîmes chez Claude. Ses épagneuls, dormaient sous la table. 
Claude décrocha l’arme du râtelier. Le claquement sec de la culasse suffit à exciter les chiens. Ils courraient en tout sens avec des aboiements furieux. Rien ne parvint à les calmer. Il sentait la traque. Claude les enferma dans la remise. 
Ils fumèrent une cigarette et vidèrent une cannette en silence. Les chiens grattaient la porte et le sol avec de petits gémissements. André donna quelques brèves consignes. Chacun savait maintenant ce qu’il lui restait à faire. L’arme dans le coffre, et moi coincé entre Claude et Jean à l’arrière.

Aux derniers feux du village, la 403 s’effaça dans une nuit fouillée seulement par le maigre pinceau des phares. On roula bien ainsi durant un bon quart d’heure. Le périmètre délimité fut parcouru plusieurs fois. Les rares véhicules croisés étaient enregistrés dans la cervelle d’André. A un moment il stoppa et coupa les phares. Claude se fondit dans la nuit récupérer l’arme. Il monta à l’avant. Il y eut un grondement du tonnerre et par le carré du toit ouvrant je vis luire des bouquets d’étoiles. Claude, debout, se positionna sur le toit avec son arme. Je ne savais que faire de mes mains glissées entre mes cuisses nues. L’ombre de Jean était impavide. Le visage anguleux d’André que je discernais dans le rougeoiement incandescent de sa cigarette ne laissait rien paraître. Ils étaient des hommes comme ceux du Grand café et je rêvais de leur ressembler un jour. Mais pour l’instant j’avais peur des mille riens de la nuit, de mon cœur affolé et de cette étouffante obscurité. Mais dire c’était trahir. Alors je restais dans mon coin à happer cet air irrespirable de peur et du dégoût de moi-même. 
Une tape sur le toit intima l’ordre du départ. André démarra et roula doucement, feux éteints. Il quitta la route pour un chemin de terre. Les cahots devinrent impossibles. Je me cramponnais du mieux que je pouvais. Parfois, dré jetait un coup de phares et je voyais les lourds tourbillons de terre rouge. Un vent chaud chargé de poussière emplissait ma bouche. Les rugissements du moteur, le bruit des secousses me pétrifiaient. J’étais sourd aux commandements de Claude juché au-dessus de nous. André a accéléré. Nous nous sommes retrouvés sur le macadam avant qu’il ne stoppe. Claude s’est glissé à l’intérieur et à fermé la trappe d’un coup sec. L’espace de quelques secondes le silence se fit.
« Les gendarmes ? – Je sais pas ! » André alluma les phares et repartit. « Refais un passage. » ordonna Claude. André emprunta deux chemins de traverse. Ses feux éclairèrent une berline, feux éteints, stationnée sous les oliviers. Nous avons ralenti. Je m’attendais à ce qu’il freine et demande à Jean ou à Claude d’aller tuer ces types comme des hommes de cinéma. 
« C’est pas eux. » a lâché Claude.
De la route nous nous sommes engagés dans un sentier étroit sur quelques dizaines de mètres avant de nous arrêter à nouveau. Le manège a recommencé, Claude s’est installé.
Nous nous sommes remis en route. Nous progressions dans le noir total. Nous distinguions seulement les masses plus sombres des cultures. Des ongles d’ombres raclaient la carrosserie. Les amortisseurs fatigués rendaient rudes les ressauts de la caisse. 
André alluma soudain et nous vîmes le chemin empierré éclaboussé de lumière. Des volutes de terre ocre dansaient dans les phares. Les feuilles translucides des vignes, giclaient à grands raclements sur les flancs de la voiture. Quelque chose bondit devant nous. En quelques bonds, l’animal se mit à l’abri. André jura. Je ne pouvais détacher mes yeux du sentier, fouillais le chemin au-delà des phares où chaque ombre nourrissait ma peur.
André tenait fermement le volant. Il adaptait sa conduite aux difficultés du terrain. Les cahots me semblaient plus supportables.
Soudain un oiseau se jeta sur nous. J’étouffais un cri. André ne ralentit pas. L’oiseau heurta la calandre avec un bruit mat et disparut.
Des particules de poussière et des insectes voletaient devant nous. L’inquiétante obscurité se refermait sur notre passage et d’antiques superstitions terrifiaient mon esprit d’enfant.
André pila. A environ une dizaine de mètres, dressé sur ses longues pattes postérieures, se tenait un lièvre. Son pelage brun aux reflets roux luisait. Sa gorge blanche palpitait. Il était tout aussi hypnotisé par la lumière que je ne l’étais par son regard; deux braises irradiaient l’animal saisi, tous muscles tendus, prêt à s’élancer. 
Il jaillit simultanément à la détonation que répercuta la nuit. La charge le foudroya en plein saut. Mortellement blessé, sa masse chuta, roula sur elle-même et finit inerte sur la terre déjà rouge.
Stupéfié par la rapidité de l’action, je n’entendis pas ce que criait Claude. Les insectes s‘étaient tus. J’ai bien cru que ma poitrine allait se rompre. Jean plongea sa main dans la fourrure tiède de l’animal et le présenta fièrement. Je crus discerner dans l’œil mort de l’animal, étonné de cette issue fatale, une larme couler. Jean le fourra dans le coffre sous une couverture et reprit sa place à mes cotés.
Le second fut levé quasiment au même endroit, comme s’il était venu flairer le drame joué ici même quelques minutes plus tôt. Claude fit feu. La détonation me parut plus épouvantable que la première fois. Je me bouchais les oreilles et fermais les yeux. Refuser la mort tout en en étant complice.
Nous sommes rentrés sans un mot. André nous a déposés, Jean et moi, devant la maison. 

« File te coucher et pas un mot ! » J’ai senti sa main chaude sur ma nuque. J’ai filé sans rien dire me lover sur ma paillasse dans la chambre de la Mamette.
Sur le toit, des chats feulaient. Ils se poursuivaient en griffant les tuiles.

Puis le jour s’est levé. Un jour pareil aux précédents. Un vent sec soulevait la poussière rouge et, de loin en loin, se dessinaient les formes fantastiques des massifs rocheux, aux arêtes abruptes et tranchantes que le soleil écrasait. Cette poussière rouge drapait les roches et les plantes exsangues de verdeur. Une gorge se perdait en leur sein. La chaleur y avait étouffé le murmure du cours d’eau au lit sec. Mes pas s’enfonçaient dans la terre rouge, presque sablonneuse de cette région inconnue et désertique. La vague de chaleur recroquevillait le paysage. J’essayais de crier et ma bouche s’emplissait de poussière rouge. J’avançais, le regard plissé. Et distinguais sous les arbres morts aux ramilles noueuses, les carcasses pourrissantes de dizaines de lapins. Plus loin j’en trouvais d’autres, et encore d’autres cette fois pendus aux frondaisons où ils bruissaient semblables à de grandes feuilles brunes dissipées par le vente chaud. Je finis par me retrouver seul dans le noir entouré de lapins morts et une irrépressible envie de pleurer.
« Tu pleures ?
- Non.
- Ne me dit pas non, je t’entends d’ici. Qu’as-tu ?
- Rien. »
Je me retournais sur ma paillasse le corps trempé de sueur. 
« Tu veux pas me dire ce que t’as ?
- Rien, Mémé, un mauvais rêve.
- Tu veux venir dormir avec moi ?
J’abandonnais ma couche humide pour me glisser contre le corps de la Mamette.

« Le voilà mon petit homme. » Elle me serra contre elle et me colla un gros baiser mouillé sur la joue.
« C’était quoi ton rêve ?
- Je me rappelle plus.
- Ca devait être bien triste pour que tu pleures ainsi.
- J’ai pas pleuré, je te dis!
- Tu as pleuré dans ton rêve, je t’ai entendu.
- Je sais pas. 
- Tu as chaud. T’as pas la fièvre au moins ?
- Je sais pas.
- Qu’est-ce que tu as, tu es tout drôle ?
- Je te dis que je sais pas, Mémé. C’est mon rêve c’est tout.
- Ah. Si c’est ton rêve. En tout cas c’est un bien méchant rêve pour faire pleurer mon petit homme.
- Je suis pas un homme. Les hommes, ça pleurent pas.
- Que tu crois. Les hommes sont de grands enfants qui pleurent cachés dans le noir entre les bras d’une femme.
- Comme nous ?
- Comme nous. »
Je me mis à frissonner un peu plus entre les bras de la Mamette. 
- Tu veux boire ?
- Oui.
Elle se leva à tâtons et me servir un verre d’eau à l’aiguière. 
« Tiens, boit » 
Je bus d’un trait. La Mamette me prit le verre des mains et le posa sur le marbre du chevet. 
« Dors, maintenant. » me dit-elle en retapant nos oreillers avant de me reprendre dans ses bras.
« Tu m’as entendu rentrer ?
- Oui, avec Jean.
- Il était quelle heure ?
- Trop tard pour un petit homme comme toi. Si ton père l’apprend.
- Comment tu le sais ?
- Je sais les choses, c’est tout. »
Je me blottis un peu plus contre elle.
« Je t’aime, Mémé.
- Moi aussi, gros bêta. » me dit-elle en riant à couvert.
- J’aime pas que tu m’appelles bêta.
- C’est pourtant ce que tu es.
- Et pourquoi tu ris de moi ?
- Je ris pas de toi. C’est ce que tu as dit qui me fait rire.
- Quoi ?
- Ce que tu m’as dit comme un secret.
- Et qu’est-ce que j’ai dit comme un secret ?
- Ah ! Si tu te le rappelles plus c’est que ça n’avait guère d’importance.
- Je t’aime ?
- Je sais pas.
- Si, c’est je t’aime que j’ai dit. Et c’est la vérité vraie, Mémé, je t’aime.
- Et moi aussi, grosse bête.
- Et pourquoi ça te fait rire que je t’aime ?
- C’est que tu m’aimes qui me fait rire, c’est de la façon dont tu le dit.
- Pourquoi ?
- Tu le dis comme Jean. 
- Ah !
- Il venait dans mon lit comme toi, quand il faisait un mauvais rêve ou avait du chagrin.
- Comme moi là, maintenant ? demandais-je d’une voix étranglée.
- Comme toi là maintenant. Allez dors, il est tard.
- Mémé, je voulais te dire…
- Oui.
- Mon rêve.
- Oui.
- Je tuais des lapins. Des gros.
- Quelle drôle de rêve tu fais, tuer des lapins. Et tu n’aimais pas ça, tuer les lapins ?
- Non.
- Et c’est pour ça que tu avais envie de pleurer ?
- Oui. 
- Mais ils sont pas vraiment morts puisque c’est dans un rêve.
- Mais…dans mon rêve… je les ai tués quand même.
- C’est pas grave. 
- J’aime pas tuer les lapins.
- Les lapins ou autre chose. 
- Oh Oui ! C’est si facile de mourir. Et j’ai peur que tu meures, toi. Jean, papa et les autres.
- Ce n’est pas grave, tu sais ; Le moment venu, on finit tous par mourir. »
Le corps de la Mamette était mouillé maintenant, et elle continuait à me serrer un peu plus fort contre elle avec beaucoup de tendresse.
« Pleure un bon coup et dormons.
- Je sais pas si j’en ai envie. 
- Ca te fera peut-être du bien.
Alors je me suis résolument laisser aller à pleurer dans le noir, tout contre le corps rassurant de la Mamette, tandis que les chats griffaient les tuiles en courant au-dessus de nous.

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