samedi 21 avril 2012

Gavroche et l'élephant de la Bastille (1)



S’il fut question, au lendemain de la Révolution française, d’élever place de la Bastille un monument commémoratif à la place de la vieille forteresse, c’est Napoléon qui opta en 1810 pour le projet d’y dresser un éléphant, dont l’Empire n’accouchera pas et auquel on préférera une colonne « des immortelles journées » de juillet 1830

Des préoccupations plus graves faisant ajourner le projet ajournèrent le projet d’implantation d’un monument en lieu et place de la défunte prison, Napoléon le reprit et voulut y ériger l’Arc de Triomphe de la Grande-Armée, avant que l’Institut ne l’en dissuadât : dans une lettre écrite de Saint-Cloud le 9 mai 1806 à Champagny – ministre de l’Intérieur de 1804 à 1807 –, Napoléon explique qu’ « après toutes les difficultés qu’il y a à placer l’Arc de Triomphe sur la place de la Bastille, (il consent) qu’il soit placé du côté de la grille de Chaillot, à l’Étoile, sauf à remplacer l’Arc de Triomphe sur la place de la Bastille par une belle fontaine, pareille à celle qu’on va établir sur la place de la Concorde. »

La pensée de l’empereur se précise dans le décret du 9 février 1810 : « Il sera élevé sur la place de la Bastille, une fontaine de la forme d’un éléphant en bronze, fondu avec les canons pris sur les Espagnols insurgés ; cet éléphant sera chargé d’une tour et sera tel que s’en servaient les anciens ; l’eau jaillira de sa trompe. Les mesures seront prises de manière que cet éléphant soit terminé et découvert au plus tard le 2 décembre 1811. » Napoléon ignorait, semble-t-il, le projet de Ribart en 1758 : « L’éléphant triomphal, grand kiosque à la gloire du roi (Louis XV) ».


"Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le petit Gavroche, toujours grelottant gaîment sous ses loques, se tenait debout et comme en extase devant la boutique d’un perruquier des environs de l’Orme-Saint-Gervais. Il était orné d’un châle de femme en laine, cueilli on ne sait où, dont il s’était fait un cache-nez. Le petit Gavroche avait l’air d’admirer profondément une mariée en cire, décolletée et coiffée de fleurs d’oranger, qui tournait derrière la vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en réalité il observait la boutique afin de voir s’il ne pourrait pas «chiper» dans la devanture un pain de savon, qu’il irait ensuite revendre un sou à un «coiffeur» de la banlieue. Il lui arrivait souvent de déjeuner d’un de ces pains-là. Il appelait ce genre de travail, pour lequel il avait du talent, «faire la barbe aux barbiers».

Tout en contemplant la mariée et tout en lorgnant le pain de savon, il grommelait entre ses dents ceci : – Mardi. – Ce n’est pas mardi. – Est-ce mardi? – C’est peut-être mardi. – Oui, c’est mardi.




On n’a jamais su à quoi avait trait ce monologue.





Si, par hasard, ce monologue se rapportait à la dernière fois où il avait dîné, il y avait trois jours, car on était au vendredi.

Le barbier, dans sa boutique chauffée d’un bon poêle, rasait une pratique et jetait de temps en temps un regard de côté à cet ennemi, à ce gamin gelé et effronté qui avait les deux mains dans ses poches, mais l’esprit évidemment hors du fourreau.





Pendant que Gavroche examinait la mariée, le vitrage et les Windsor-soap, deux enfants de taille inégale, assez proprement vêtus et encore plus petits que lui, paraissant l’un sept ans, l’autre cinq, tournèrent timidement le bec-de-cane et entrèrent dans la boutique en demandant on ne sait quoi, la charité peut-être, dans un murmure plaintif et qui ressemblait plutôt à un gémissement qu’à une prière. Ils parlaient tous deux à la fois, et leurs paroles étaient inintelligibles parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid faisait claquer les dents de l’aîné. Le barbier se tourna avec un visage furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l’aîné de la main gauche et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa porte en disant :
– Venir refroidir le monde pour rien!
Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nuée était venue; il commençait à pleuvoir.
Le petit Gavroche courut après eux et les aborda :
– Qu’est-ce que vous avez donc, moutards?
– Nous ne savons pas où coucher, répondit l’aîné.
– C’est ça? dit Gavroche. Voilà grand’chose. Est-ce qu’on pleure pour ça? Sont-ils serins donc!
Et prenant, à travers sa supériorité un peu goguenarde, un accent d’autorité attendrie et de protection douce :
– Momacques, venez avec moi.
– Oui, monsieur, fit l’aîné.
Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque. Ils avaient cessé de pleurer.
Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la Bastille.
Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d’œil indigné et rétrospectif à la boutique du barbier.
– Ça n’a pas de cœur, ce merlan-là, grommela-t-il. C’est un angliche.
Une fille, les voyant marcher à la file tous les trois, Gavroche en tête, partit d’un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.
– Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche.
Un instant après, le perruquier lui revenant, il ajouta :
– Je me trompe de bête; ce n’est pas un merlan, c’est un serpent. Perruquier, j’irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une sonnette à la queue.
Ce perruquier l’avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un ruisseau, une portière barbue et digne de rencontrer Faust sur le Brocken, laquelle avait son balai à la main.
– Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval?
Et sur ce, il éclaboussa les bottes vernies d’un passant.
– Drôle! cria le passant furieux.
Gavroche leva le nez par-dessus son châle.
– Monsieur se plaint?
– De toi! fit le passant.
– Le bureau est fermé, dit Gavroche. Je ne reçois plus de plaintes.
Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glacée sous une porte cochère, une mendiante de treize ou quatorze ans, si court-vêtue qu’on voyait ses genoux. La petite commençait à être trop grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe devient courte au moment où la nudité devient indécente.
– Pauvre fille! dit Gavroche. Ça n’a même pas de culotte. Tiens, prends toujours ça.
Et, défaisant toute cette bonne laine qu’il avait autour du cou, il la jeta sur les épaules maigres et violettes de la mendiante, où le cache-nez redevint châle.
La petite le considéra d’un air étonné et reçut le châle en silence. A un certain degré de détresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gémit plus du mal et ne remercie plus du bien.
Cela fait :
– Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin qui, lui du moins, avait gardé la moitié de son manteau.
Sur ce brrr! l’averse, redoublant d’humeur, fit rage. Ces mauvais ciels-là punissent les bonnes actions.
– Ah çà, s’écria Gavroche, qu’est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon Dieu, si cela continue, je me désabonne.
Et il se remit en marche.
– C’est égal, reprit-il en jetant un coup d’œil à la mendiante qui se pelotonnait sous le châle, en voilà une qui a une fameuse pelure.
Et, regardant la nuée, il cria :
– Attrapé!
Les deux enfants emboîtaient le pas derrière lui.
Comme ils passaient devant un de ces épais treillis grillés qui indiquent la boutique d’un boulanger, car on met le pain comme l’or derrière des grillages de fer, Gavroche se tourna :
– Ah çà, mômes, avons-nous dîné?
– Monsieur, répondit l’aîné, nous n’avons pas mangé depuis tantôt ce matin.
– Vous êtes donc sans père ni mère? reprit majestueusement Gavroche.
– Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons pas où ils sont.
– Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui était un penseur.
– Voilà, continua l’aîné, deux heures que nous marchons, nous avons cherché des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien.
– Je sais, fit Gavroche. C’est les chiens qui mangent tout.
Il reprit après un silence :
– Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en avons fait. Ça ne se doit pas, gamins. C’est bête d’égarer comme ça des gens d’âge. Ah çà! il faut licher pourtant.
Du reste il ne leur fit pas de questions. Etre sans domicile, quoi de plus simple?
L’aîné des deux mômes, presque entièrement revenu à la prompte insouciance de l’enfance, fit cette exclamation :
– C’est drôle tout de même. Maman qui avait dit qu’elle nous mènerait chercher du buis bénit le dimanche des rameaux.
– Neurs, répondit Gavroche.
– Maman, reprit l’aîné, est une dame qui demeure avec mamselle Miss.
– Tanflûte, repartit Gavroche.
Cependant il s’était arrêté, et depuis quelques minutes il tâtait et fouillait toutes sortes de recoins qu’il avait dans ses haillons.
Enfin il releva la tête d’un air qui ne voulait qu’être satisfait, mais qui était en réalité triomphant.
– Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.
Et il tira d’une de ses poches un sou.
Sans laisser aux deux petits le temps de s’ébahir, il les poussa tous deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le comptoir en criant :
– Garçon! cinque centimes de pain.
Le boulanger, qui était le maître en personne, prit un pain et un couteau.
– En trois morceaux, garçon! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignité :
– Nous sommes trois.
Et voyant que le boulanger, après avoir examiné les trois soupeurs, avait pris un pain bis, il plongea profondément son doigt dans son nez avec une aspiration aussi impérieuse que s’il eût eu au bout du pouce la prise de tabac du grand Frédéric, et jeta au boulanger en plein visage cette apostrophe indignée :
– Keksekça?
Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de voir dans cette interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou l’un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du bord d’un fleuve à l’autre à travers les solitudes, sont prévenus que c’est un mot qu’ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui tient lieu de cette phrase : qu’est-ce que c’est que cela? Le boulanger comprit parfaitement et répondit :
– Eh mais! c’est du pain, du très bon pain de deuxième qualité.
– Vous voulez dire du larton brutal1, reprit Gavroche, calme et froidement dédaigneux. Du pain blanc, garçon! du larton savonné! je régale.
Le boulanger ne put s’empêcher de sourire, et tout en coupant le pain blanc, il les considérait d’une façon compatissante qui choqua Gavroche.
– Ah ça, mitron! dit-il, qu’est-ce que vous avez donc à nous toiser comme ça?
Mis tous trois bout à bout, ils auraient à peine fait une toise.
Quand le pain fut coupé, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit aux deux enfants :
– Morfilez.
Les petits garçons le regardèrent interdits.
Gavroche se mit à rire :
– Ah! tiens, c’est vrai, ça ne sait pas encore, c’est si petit!
Et il reprit :
– Mangez.
En même temps, il leur tendait à chacun un morceau de pain.
Et, pensant que l’aîné, qui lui paraissait plus digne de sa conversation, méritait quelque encouragement spécial et devait être débarrassé de toute hésitation à satisfaire son appétit, il ajouta en lui donnant la plus grosse part :
– Colle-toi ça dans le fusil.
Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour lui.
Les pauvres enfants étaient affamés, y compris Gavroche. Tout en arrachant leur pain à belles dents, ils encombraient la boutique du boulanger qui, maintenant qu’il était payé, les regardait avec humeur.
– Rentrons dans la rue, dit Gavroche.







Victor Hugo, Les Misérables, pp 965-970

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