dimanche 22 avril 2012

Gavroche et l'éléphant de la Bastille (2)


Ils reprirent la direction de la Bastille. (...)
Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main. (...)



"Il y a vingt ans, on voyait encore dans l’angle sud-est de la place de la Bastille, près de la gare du canal creusée dans l’ancien fossé de la prison-citadelle, un monument bizarre qui s’est effacé déjà de la mémoire des parisiens, et qui méritait d’y laisser quelque trace, car c’était une pensée du «membre de l’Institut, général en chef de l’armée d’Egypte».

Nous disons monument, quoique ce ne fût qu’une maquette. Mais cette maquette elle-même, ébauche prodigieuse, cadavre grandiose d’une idée de Napoléon que deux ou trois coups de vent successifs avaient emportée et jetée à chaque fois plus loin de nous, était devenue historique, et avait pris je ne sais quoi de définitif qui contrastait avec son aspect provisoire. C’était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds pareils à des colonnes faisaient la nuit sur le ciel étoilé une silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait dire. C’était une sorte de symbole de la force populaire. C’était sombre, énigmatique et immense. C’était on ne sait quel fantôme puissant visible et debout à côté du spectre invisible de la Bastille.

Peu d’étrangers visitaient cet édifice, aucun passant ne le regardait. Il tombait en ruine; à chaque saison des plâtras qui se détachaient de ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. « Les édiles», comme on dit en patois élégant, l’avaient oublié depuis 1814. Il était là dans son coin, morne, malade, croulant, entouré d’une palissade pourrie souillée à chaque instant par des cochers ivres; des crevasses lui lézardaient le ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui poussaient entre les jambes; et comme le niveau de la place s’élevait depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il était dans un creux et il semblait que la terre s’enfonçât sous lui. Il était immonde, méprisé, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mélancolique aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d’une ordure qu’on va balayer et quelque chose d’une majesté qu’on va décapiter.

Comme nous l’avons dit, la nuit l’aspect changeait. La nuit est le véritable milieu de tout ce qui est ombre. Dès que tombait le crépuscule, le vieil éléphant se transfigurait; il prenait une figure tranquille et redoutable dans la formidable sérénité des ténèbres. Etant du passé, il était de la nuit; et cette obscurité allait à sa grandeur.
Ce monument, rude, trapu, pesant, âpre, austère, presque difforme, mais à coup sûr majestueux et empreint d’une sorte de gravité magnifique et sauvage, a disparu pour laisser régner en paix l’espèce de poêle gigantesque, orné de son tuyau, qui a remplacé la sombre forteresse à neuf tours, à peu près comme la bourgeoisie remplace la féodalité. Il est tout simple qu’un poêle soit le symbole d’une époque dont une marmite contient la puissance. Cette époque passera, elle passe déjà; on commence à comprendre que, s’il peut y avoir de la force dans une chaudière, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau; en d’autres termes, que ce qui mène et entraîne le monde, ce ne sont pas les locomotives, ce sont les idées. Attelez les locomotives aux idées, c’est bien; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier.
Quoi qu’il en soit, pour revenir à la place de la Bastille, l’architecte de l’éléphant avec du plâtre était parvenu à faire du grand; l’architecte du tuyau de poêle a réussi à faire du petit avec du bronze.

Ce tuyau de poêle, qu’on a baptisé d’un nom sonore et nommé la colonne de Juillet, ce monument manqué d’une révolution avortée, était encore enveloppé en 1832 d’une immense chemise en charpente que nous regrettons pour notre part, et d’un vaste enclos en planches, qui achevait d’isoler l’éléphant.

Ce fut vers ce coin de la place, à peine éclairé du reflet d’un réverbère éloigné, que le gamin dirigea les deux «mômes».

Qu’on nous permette de nous interrompre ici et de rappeler que nous sommes dans la simple réalité, et qu’il y a vingt ans les tribunaux correctionnels eurent à juger, sous prévention de vagabondage et de bris d’un monument public, un enfant qui avait été surpris couché dans l’intérieur même de l’éléphant de la Bastille.
Ce fait constaté, nous continuons.
En arrivant près du colosse, Gavroche comprit l’effet que l’infiniment grand peut produire sur l’infiniment petit, et dit :
– Moutards! n’ayez pas peur.
Puis il entra par une lacune de la palissade dans l’enceinte de l’éléphant et aida les mômes à enjamber la brèche. Les deux enfants, un peu effrayés, suivaient sans dire mot Gavroche et se confiaient à cette petite providence en guenilles qui leur avait donné du pain et leur avait promis un gîte.
Il y avait là, couchée le long de la palissade, une échelle qui servait le jour aux ouvriers du chantier voisin. Gavroche la souleva avec une singulière vigueur, et l’appliqua contre une des jambes de devant de l’éléphant. Vers le point où l’échelle allait aboutir, on distinguait une espèce de trou noir dans le ventre du colosse. (...)

(Gavroche) étreignit le pied rugueux de l’éléphant, et en un clin d’œil, sans daigner se servir de l’échelle, il arriva à la crevasse. Il y entra comme une couleuvre qui se glisse dans une fente, il s’y enfonça, et un moment après les deux enfants virent vaguement apparaître, comme une forme blanchâtre et blafarde, sa tête pâle au bord du trou plein de ténèbres.

– Eh bien, cria-t-il, montez donc, les momignards! vous allez voir comme on est bien! – Monte, toi! dit-il à l’aîné, je te tends la main.

Les petits se poussèrent de l’épaule, le gamin leur faisait peur et les rassurait à la fois, et puis il pleuvait bien fort. L’aîné se risqua. Le plus jeune, en voyant monter son frère et lui resté tout seul entre les pattes de cette grosse bête, avait bien envie de pleurer, mais il n’osait.

L’aîné gravissait, tout en chancelant, les barreaux de l’échelle; Gavroche, chemin faisant, l’encourageait par des exclamations de maître d’armes à ses écoliers ou de muletier à ses mules. (...)

– Les mioches, vous êtes chez moi.

Gavroche était en effet chez lui. (...)

Le trou par où Gavroche était entré était une brèche à peine visible du dehors, cachée qu’elle était, nous l’avons dit, sous le ventre de l’éléphant, et si étroite qu’il n’y avait guère que des chats et des mômes qui pussent y passer.
– Commençons, dit Gavroche, par dire au portier que nous n’y sommes pas.

Et plongeant dans l’obscurité avec certitude comme quelqu’un qui connaît son appartement, il prit une planche et en boucha le trou.
Gavroche replongea dans l’obscurité. Les enfants entendirent le reniflement de l’allumette plongée dans la bouteille phosphorique. L’allumette chimique n’existait pas encore; le briquet Fumade représentait à cette époque le progrès.

Une clarté subite leur fit cligner les yeux; Gavroche venait d’allumer un de ces bouts de ficelle trempés dans la résine qu’on appelle rats de cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu’il n’éclairait, rendait confusément visible le dedans de l’éléphant.

Les deux hôtes de Gavroche regardèrent autour d’eux et éprouvèrent quelque chose de pareil à ce qu’éprouverait quelqu’un qui serait enfermé dans la grosse tonne de Heidelberg, ou mieux encore, à ce que dut éprouver Jonas dans le ventre biblique de la baleine. Tout un squelette gigantesque leur apparaissait et les enveloppait. En haut, une longue poutre brune d’où partaient de distance en distance de massives membrures cintrées figurait la colonne vertébrale avec les côtes, des stalactites de plâtre y pendaient comme des viscères, et d’une côte à l’autre de vastes toiles d’araignée faisaient des diaphragmes poudreux. On voyait çà et là dans les coins de grosses taches noirâtres qui avaient l’air de vivre et qui se déplaçaient rapidement avec un mouvement brusque et effaré. (...)

Trois échalas assez longs, enfoncés et consolidés dans les gravois du sol, c’est-à-dire du ventre de l’éléphant, deux en avant, un en arrière, et réunis par une corde à leur sommet, de manière à former un faisceau pyramidal. Ce faisceau supportait un treillage de fil de laiton qui était simplement posé dessus, mais artistement appliqué et maintenu par des attaches de fil de fer de sorte qu’il enveloppait entièrement les trois échalas. Un cordon de grosses pierres fixait tout autour ce treillage sur le sol de manière à ne rien laisser passer. Ce treillage n’était autre chose qu’un morceau de ces grillages de cuivre dont on revêt les volières dans les ménageries. Le lit de Gavroche était sous ce grillage comme dans une cage. L’ensemble ressemblait à une tente d’esquimau.



C’est ce grillage qui tenait lieu de rideaux.
Gavroche dérangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage par devant, les deux pans du treillage qui retombaient l’un sur l’autre s’écartèrent.
– Mômes, à quatre pattes! dit Gavroche.
Il fit entrer avec précaution ses hôtes dans la cage, puis il y entra après eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma hermétiquement l’ouverture.

Ils s’étaient étendus tous trois sur la natte.

Si petits qu’ils fussent, aucun d’eux n’eût pu se tenir debout dans l’alcôve. Gavroche avait toujours le rat de cave à sa main.
– Maintenant, dit-il, pioncez! Je vas supprimer le candélabre.
– Monsieur, demanda l’aîné des deux frères à Gavroche en montrant le grillage, qu’est-ce que c’est donc que ça?
– Ça, dit Gavroche gravement, c’est pour les rats. – Pioncez!
Cependant il se crut obligé d’ajouter quelques paroles pour l’instruction de ces êtres en bas âge, et il continua :
– C’est des choses du Jardin des plantes. Ça sert aux animaux féroces. Gniena (il y en a) plein un magasin. Gnia (il n’y a) qu’à monter par-dessus un mur, qu’à grimper par une fenêtre et qu’à passer sous une porte. On en a tant qu’on veut.
Tout en parlant, il enveloppait d’un pan de la couverture le tout petit qui murmura :
– Oh! c’est bon! c’est chaud!
Gavroche fixa un œil satisfait sur la couverture.
– C’est encore du Jardin des plantes, dit-il. J’ai pris ça aux singes.
Et montrant à l’aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort épaisse et admirablement travaillée, il ajouta :
– Ça, c’était à la girafe.
Après une pause, il poursuivit :
– Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas fâchées. Je leur ai dit : C’est pour l’éléphant.
Il fit encore un silence et reprit :
– On passe par-dessus les murs et on se fiche du gouvernement. V’là.
Les deux enfants considéraient avec un respect craintif et stupéfait cet être intrépide et inventif, vagabond comme eux, isolé comme eux, chétif comme eux, qui avait quelque chose de misérable et de tout-puissant, qui leur semblait surnaturel, et dont la physionomie se composait de toutes les grimaces d’un vieux saltimbanque mêlées au plus naïf et au plus charmant sourire.(...)

– Pioncez!

Et il souffla le lumignon.

A peine la lumière était-elle éteinte qu’un tremblement singulier commença à ébranler le treillage sous lequel les trois enfants étaient couchés. C’était une multitude de frottements sourds qui rendaient un son métallique, comme si des griffes et des dents grinçaient sur le fil de cuivre. Cela était accompagné de toutes sortes de petits cris aigus.
Le petit garçon de cinq ans, entendant ce vacarme au-dessus de sa tête et glacé d’épouvante, poussa du coude son frère aîné, mais le frère aîné «pionçait» déjà, comme Gavroche le lui avait ordonné. Alors le petit, n’en pouvant plus de peur, osa interpeller Gavroche, mais tout bas, en retenant son haleine :
– Monsieur?
– Hein? fit Gavroche qui venait de fermer les paupières.
– Qu’est-ce que c’est donc que ça?
– C’est les rats, répondit Gavroche.
Et il remit sa tête sur la natte.

Les rats en effet, qui pullulaient par milliers dans la carcasse de l’éléphant et qui étaient ces taches noires vivantes dont nous avons parlé, avaient été tenus en respect par la flamme de la bougie tant qu’elle avait brillé, mais dès que cette caverne, qui était comme leur cité, avait été rendue à la nuit, sentant là ce que le bon conteur Perrault appelle «de la chair fraîche», ils s’étaient rués en foule sur la tente de Gavroche, avaient grimpé jusqu’au sommet, et en mordaient les mailles comme s’ils cherchaient à percer cette zinzelière d’un nouveau genre.
Cependant le petit ne s’endormait pas :
- Monsieur! reprit-il.
– Hein? fit Gavroche.
– Qu’est-ce que c’est donc que les rats?
– C’est des souris.
Cette explication rassura un peu l’enfant. Il avait vu dans sa vie des souris blanches et il n’en avait pas eu peur. Pourtant il éleva encore la voix :
– Monsieur?
– Hein? refit Gavroche.
– Pourquoi n’avez-vous pas un chat?
– J’en ai eu un, répondit Gavroche, j’en ai apporté un, mais ils me l’ont mangé.
Cette seconde explication défit l’œuvre de la première, et le petit recommença à trembler. Le dialogue entre lui et Gavroche reprit pour la quatrième fois.
– Monsieur!
– Hein?
– Qui ça qui a été mangé?
– Le chat.
– Qui ça qui a mangé le chat?
– Les rats. "

Victor Hugo, les Misérables édition de la Pléiade pp 980-985

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