samedi 31 mars 2012

Hougomont


Dans le livre premier de la deuxième partie des Misérables, Hugo se met en scène pour raconter une promenade sur le champ de bataille de Waterloo où il a médité sur les causes de la grande défaite de Napoléon en 1815 : il pleuvait ; les canons s’embourbèrent et l’empereur ne put utiliser librement son artillerie, le principal instrument de ses victoires. Mal guidées, les troupes françaises se précipitèrent dans un ravin, où beaucoup de soldats périrent, écrasés. Les renforts attendus n’arrivèrent pas. Cambronne sauva l’honneur ; il refusa de se rendre en lançant à l’ennemi son mot célèbre : M... !

Les champs de bataille, le jour, sont des lieux épiques ; la nuit, on y assiste à des scènes sinistres ; des brigands y détroussent les morts ou les agonisants. À Waterloo, Thénardier écume le champ de bataille ; il dégage d’un monceau de cadavres le corps d’un officier pour lui voler sa montre et sa bourse ; le prétendu mort, revigoré par l’air vif, croit que Thénardier a voulu le sauver et il lui donne alors son nom 'Pontmercy'.

Hougomont

Victor Hugo, Les Misérables p 317-323, édition de La Pléiade.

"(…) L’orage du combat est encore dans cette cour; l’horreur y est visible; le bouleversement de la mêlée s’y est pétrifié; cela vit, cela meurt; c’était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches crient; les trous sont des plaies; les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s’enfuir.

(…) Les anglais s’y étaient barricadés; les français y pénétrèrent, mais ne purent s’y maintenir. A côté de la chapelle, une aile du château, le seul débris qui reste du manoir d’Hougomont, se dresse écroulée, on pourrait dire éventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit de blockhaus. On s’y extermina. Les français, arquebusés de toutes parts, de derrière les murailles, du haut des greniers, du fond des caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les fentes des pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes; la mitraille eut pour réplique l’incendie.

On entrevoit dans l’aile ruinée, à travers des fenêtres garnies de barreaux de fer, les chambres démantelées d’un corps de logis en brique; les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres; la spirale de l’escalier, crevassé du rez-de-chaussée jusqu’au toit, apparaît comme l’intérieur d’un coquillage brisé. L’escalier a deux étages; les anglais, assiégés dans l’escalier, et massés sur les marches supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine de marches tiennent encore au mur; sur la première est entaillée l’image d’un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont là; l’un est mort, l’autre est blessé au pied, et reverdit en avril. Depuis 1815, il s’est mis à pousser à travers l’escalier.

On s’est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est étrange. On n’y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l’autel y est resté, un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-à-vis l’autel, deux petites fenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois, au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d’une botte de foin, dans un coin, à terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est cette chapelle. Près de l’autel est clouée une statue en bois de sainte Anne, du quinzième siècle; la tête de l’enfant Jésus a été emportée par un biscayen. Les français, maîtres un moment de la chapelle, puis délogés, l’ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure; elle a été fournaise; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois n’a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les moignons noircis, puis s’est arrêté. Miracle, au dire des gens du pays. L’enfant Jésus, décapité, n’a pas été aussi heureux que le Christ.


(…) C’est à la porte de cette chapelle qu’a été ramassé un cadavre qui tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros.
Après l’action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits était profond, on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-être avec trop d’empressement. Tous étaient-ils morts? la légende dit non. Il paraît que, la nuit qui suivit l’ensevelissement, on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient.

(…) Une porte de la cour, à gauche, nous l’avons dit, donne dans le verger.

(…) C’est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er léger, ayant pénétré là et n’en pouvant plus sortir, pris et traqués comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat avec deux compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d’en haut. Ces voltigeurs, ripostant d’en bas, six contre deux cents, intrépides, n’ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d’heure à mourir.
On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées, quinze cents hommes tombèrent en moins d’une heure. Le mur semble prêt à recommencer le combat. Les trente-huit meurtrières percées par les anglais à des hauteurs irrégulières, y sont encore. Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises en granit. Il n’y a de meurtrières qu’au mur sud; l’attaque principale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive; les français arrivèrent, croyant n’avoir affaire qu’à la haie, la franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle et embuscade, les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s’y brisa. Waterloo commença ainsi.

Le verger pourtant fut pris. On n’avait pas d’échelles, les français grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps sous les arbres. Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept cents hommes, fut foudroyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille.

Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons d’or et ses pâquerettes, l’herbe y est haute, des chevaux de charrue y paissent, des cordes de crin où sèche du linge traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants, on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu de l’herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant."

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