samedi 8 novembre 2008

Pour saluer Giono (2) et Melville

Je ne parle ni ne lis la langue de Shakespeare. Comme beaucoup, je suis tenu d’en passer par un intermédiaire : le traducteur. Si j’ai lu Moby Dick, c’est après avoir été séduit par ce qu’en disait Jean Giono. Je ne sais si sa traduction est meilleure qu’une autre, et je comprends que chaque nouveau traducteur tente d’en faire valoir sa version, mais ce que j’accorde à Jean Giono c’est d’avoir été le premier à faire découvrir au public français un texte au demeurant qu’il adorait et était resté dans l’anonymat pendant près d’un siècle.
Tout le monde s'accorde à voir en Baudelaire l'intermédiaire majeur entre Poe et la France. On voit bien de quoi Poe est redevable à l'auteur des Fleurs du Mal. Ce qui fait la force des textes d’Edgar Poe c’est aussi « leurs réécritures » lors de sa traduction par Charles Baudelaire. Il ne viendrait d’ailleurs à l’idée de personne de remettre en cause cette traduction voire celles des Poésies du même Edgar Poe par Stéphane Mallarmé.
En ce qui concerne Moby Dick il y a eu à ce jour cinq versions françaises dont quatre restent disponibles. - Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono, en collection Folio - Armel Guerne, aux éditions Phébus. - Henriette Guez-Rolle, Jeanne-Marie Santraud, en collection GF Flammarion - Philippe Jaworski, collection de la Pléiade, Gallimard 2006
A propos de Celle de Jean Giono et Lucien Jacques Pour Hubert Nyssen, écrivain et éditeur, Il n’a pas fallu longtemps pour constater, par des retours incessants au « texte source » comme disent les linguistes, que la version de Jean Giono était de fort loin la plus juste, au sens où on le dit de l’interprétation d’une œuvre musicale. Juste par le ton de l’histoire et par l’étoffe du texte autant sinon plus que par l’exactitude linguistique. « La traduction que Giono avait faite de Moby Dick me permettait, dans l’exercice auquel je me livrais, d’aller de l’anglais au français et du français à l’anglais sans rupture, sans avoir l’impression de changer, sinon de langue, du moins de royaume. Giono en fournit sans doute l’explication quand il dit s’être obstiné, ce sont ses mots, « à essayer d’en reproduire les profondeurs, les gouffres, les abîmes et les sommets, les éboulis, les forêts, les vallons noirs, les précipices, et la lourde confection du mortier de tout ». Traduire les mots, c’est élémentaire, traduire ce que Giono entendait reproduire, c’est faire de la traduction ce que toujours elle devrait être, un art. »
A propos de la version d’Armel Guerne « Pour les aficionados de Melville, la traduction qu'Armel Guerne a donnée de Moby Dick (en 1954, aux éditions du Sagittaire) est un monument indépassable : le traducteur-poète est allé jusqu'à s'initier au parler " salé " des matelots américains du XIXe s., tel que consigné dans les anciens lexiques marins, et qui sent bon le vieil Océan ; et surtout jusqu'à s'inventer un français hautement "melvillien ", puisque le grand romancier aimait à dire qu'il n'écrivait pas en anglais mais en outlandish... la langue du grand Ailleurs. Cette traduction culte, à la riche et rude saveur, est restée quasiment introuvable au cours du dernier demi-siècle. » Quant au livre lui-même... resté à peu près inconnu du public au temps de Melville, il n'aura été vraiment découvert qu'au XXe siècle, où sa violente modernité paraissait enfin accordée à la période de tempêtes qu'inaugurait alors l'Histoire - jusqu'à passer aujourd'hui aux yeux de beaucoup comme le plus grand roman de la littérature américaine ! Moby Dick est bien plus que le plus formidable des récits d'aventures : par-delà les tribulations du capitaine Achab lancé à la poursuite de la Baleine blanche se profile une autre quête, celle d'une humanité embarquée de force à bord d'une histoire qui reste pour elle un mystère. »
A propos de celle de Philip Jaworsky
« L'écriture de Moby-Dick brasse une infinie variété de modes d'expression — directement inspirés de l'anglais de la Bible (King James Version de 1611), de celui de Spenser, de Shakespeare ou de Milton, de la langue parlée à bord des navires baleiniers de Nantucket au cœur du XIXème siècle. Cette chatoyante diversité sert un projet aux multiples visées : descriptive, didactique, encyclopédique, métaphysique, … alors même que Melville ne renonce en aucune occasion à imprimer la marque de sa propre personnalité. » « Le défi pour un traducteur est à la mesure de cette ambition ; il est relevé, aux yeux des lecteurs français, par l'existence de deux traductions antérieures de qualité, celles de Jean Giono et d'Armel Guerne. Dans son approche, Philippe Jaworski se démarque de ses prédécesseurs par une rigoureuse prise en compte de la polyphonie orchestrée par Melville : le traducteur respecte autant la « syntaxe rocailleuse » de l'auteur que l’hiératisme des échos bibliques ou élisabéthains et les particularismes du langage des officiers et de l'équipage du « Pequod ». Ainsi est préservé l'équilibre interne de l'œuvre, comme sont mis clairement en évidence ses divers et complémentaires registres.La lecture rafraîchie que propose Philippe Jawroski souligne une évidente continuité d'inspiration avec Taïpi, Omou et, plus encore sans doute, Mardi — œuvres déjà bercées par la grande houle du Pacifique : « pour un voyageur errant et contemplatif comme l'étaient les anciens mages, ce calme Pacifique, une fois aperçu, ne peut pas ne pas devenir à jamais son océan d'adoption (…) les mêmes vagues baignent les môles des villes nouvelles de la Californie (…) et mouillent les bords défraîchis mais encore somptueux des terres asiatiques, plus vieilles qu'Abraham, tandis que dans l'entre-deux flottent des voies lactées d'îles de corail, des archipels plats inconnus, sans nombre, et d'impénétrables Japons » (ch. CXI, pp. 525-526). C'est là précisément, au plus près de l'espoir si souvent affirmé, que prend fin la longue et véhémente quête du capitaine Achab. »

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