jeudi 23 octobre 2008

Pour saluer Giono

Lorsque Moby Dick parut en Amérique en 1851 le roman de Melville fut accueillit dans le mépris et l’indifférence. En deux ans, l'odyssée du capitaine Achab ne dépassa pas les 2700 exemplaires... Et quand - en 1853 - un incendie ravagea les entrepôts de l'éditeur de Melville, la totalité de ses livres fut détruite. Il fallut presque un siècle pour que cette œuvre soit découverte en France. Jean Giono, ce fantastique raconteur d’histoire, découvrit Moby Dick dans les années trente. « Je l'emportais régulièrement avec moi dans mes courses à travers les collines. Ainsi, au moment même où souvent j'abordais ces grandes solitudes ondulées comme la mer mais immobiles, il me suffisait de m'asseoir, le dos contre le tronc d'un pin, de sortir de ma poche ce livre qui déjà clapotait pour sentir se gonfler sous moi et autour la vie multiple des mers. Combien de fois au-dessus de ma tête n'ai-je pas entendu siffler les cordages, la terre s'émouvoir sous mes pieds comme la planche d'une baleinière ; le tronc du pin gémir et se balancer contre mon dos comme un mât, lourd de voiles ventelantes. Levant les yeux de la page, il m'a souvent semblé que Moby-Dick soufflait là-bas devant, au delà de l'écume des oliviers, dans le bouillonnement des grands chênes. (…) Il y a au milieu même de la paix (et par conséquent au milieu même de la guerre) de formidables combats dans lesquels on est seul engagé, et dont le tumulte est silence pour le reste du monde. On n'a plus besoin d'océans terrestres et de monstres valables pour tous ; on a ses propres océans et ses monstres personnels. De terribles mutilations intérieures irriteront éternellement les hommes contre les dieux et la chasse qu'ils font à la gloire divine ne se fait jamais à mains nues. Quoi qu'on dise. Quand le soir me laissait seul je comprenais mieux l'âme de ce héros pourpre qui commande tout le livre. Il marchait avec moi sur les chemins du retour ; je n'avais toujours que quelques pas à faire pour le rejoindre et dès la nuit noire tombée, au fond des ténèbres, le devenir. Comme si d’un pas plus long je l’avais atteint et que je sois entré dans sa peau, mon corps se couvrant aussitôt de son corps comme d'un grand manteau ; portant son cœur à la place du mien, traînant lourdement moi aussi mes blessures sur les remous d'une énorme bête de l'abîme. » Après avoir été pendant cinq à six ans « son compagnon étranger » il lui fut très facile de faire partager (sa) passion à Lucien Jacques. « Quelques soirées passées près de mon feu, où tout en fumant nos pipes je lui traduisais maladroitement mais d’enthousiasme certains passages suffirent à le persuader » (à le traduire). « Moby Dick fit désormais partie de notre rêve commun. »
Lucien Jacques et Jean Giono
* Giono demanda à Joan Smith de faire une traduction littérale qu’il confia ensuite à son vieil ami Lucien Jacques pour que celui-ci en rédigeât une qui fut plus lisible, plus fluente. Et c’est à partir de celle-là que Giono aurait entrepris, non plus de traduire, mais en quelque sorte de récrire Moby Dick. Commencée le 16 novembre 1936 a été achevée le 10 décembre 1939, la traduction de Moby Dick fut publiée à la NRF. en 1941 et assura à l’écrivain américain, de manière décisive en France, le statut de grand auteur étranger. Le roman raconte comment Ismaël, le narrateur, attiré par la mer et le large, décide de partir à la chasse à la baleine. Il embarque sur le Pequod, commandé par le capitaine Achab. Ismaël se rend vite compte que le bateau ne chasse pas uniquement pour alimenter le marché de la baleine. Achab recherche Moby Dick, un cachalot blanc d'une taille impressionnante et particulièrement féroce, qui lui a arraché une jambe par le passé. Achab emmène son équipage dans un périple autour du monde à la poursuite du cachalot dont il a juré de se venger. Le Pequod finira par sombrer au large des îles Gilbert en laissant Ismaël seul survivant, flottant sur un cercueil.
Le roman est loin de se réduire à son aspect fictionnel : de nombreux chapitres sont consacrés à décrire minutieusement la technique de la chasse à la baleine ainsi qu'à s'interroger sur la nature (réelle ou symbolique) des cétacés, et peuvent se lire comme une seconde traque, spéculative et métaphysique. Dans Moby Dick, Melville emploie un langage stylisé, symbolique, métaphorique (non dénué d’humour) pour explorer de nombreux thèmes qu'il estime universels. A travers le voyage de son personnage principal, les concepts de classe et de statut social, du bien et du mal et de l'existence de Dieu sont tous aussi bien explorés que les interrogations d'Ismaël sur ses convictions et sa place dans l'univers. Il faut donc se plonger avec délectation dans cette chasse spirituelle, ce tourbillon littéraire et métaphysique aux scènes parfois dignes des tableaux de Jérôme Bosch. " T.E.Lawrence plaçait Moby Dick à côté des Possédés ou de Guerre et Paix… Ces livres déchirants où la créature est accablée mais où la vie, à toutes les pages, est exaucée, sont des sources inépuisables de force et de pitié. On y trouve la révolte et le consentement, l’amour indomptable et sans terme, la passion et la beauté, le langage le plus haut, le génie enfin." Ecrira Albert Camus en 1957.
Moby Dick, d’Herman Melville, traduction de Jean Giono ; collection Folio Pour saluer Melville, Jean Giono, Gallimard

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